La dernière exécution d’une
femme en France
Lorsqu'en
1942 on traduit devant les tribunaux Marie-Louise
Giraud, accusée d'avoir pratiqué
des avortements à Cherbourg, ce sont tous
les maux et les frustrations de la France de l'Occupation
qui reviennent à la surface.
La pratique de l'avortement est considérée
par le régime du maréchal Pétain
comme un crime contre la sûreté de
l'État. En tant que tel, l'avortement doit
être jugé par un tribunal d'exception.
Le
tribunal est composé de magistrats professionnels.
Les jurys d'assises ont été estimés
trop indulgents et ont été dessaisis
de ce genre d'affaires dès la loi de 1923.
Le
procès de Marie-Louise Giraud est considéré
comme exemplaire. A travers lui, le régime
tente de manifester sa volonté de régénération
morale du pays. La répression de l'avortement
est ici poussée très loin, puisque
l'avocat général peut requérir
la peine de mort.

La dernière
exécution publique en France, Weidmann
en 1939. © Kharbine-Tapabor
En
tout, vingt-sept femmes ont eu recours aux bons
offices de l’accusée. Les restrictions
de la guerre, les infidélités rendues
plus fréquentes par l'éloignement
des maris ont rendu bon nombre de grossesses indésirables.
Le
président insiste lourdement sur l'immoralité
de l'accusée. Le vice conduit bien au crime
: c'est le thème principal du procès,
et il prépare le terrain à l'accusation.
Le réquisitoire de l'avocat général
est très dur. II reprend les thèmes
distillés par la réglementation
de Vichy, qui établit depuis septembre
1941 que l'avortement est nuisible à l'unité
du pays, à l'État et au peuple français.
La peine de mort est nécessaire dans ce
cas-là, selon lui. La cour, après
délibération, suit le réquisitoire.
Marie-Louise Giraud est condamnée à
avoir la tête tranchée.
Seule
la grâce présidentielle peut sauver
la vie de l’accusée. Mais le maréchal
Pétain refuse de commuer la peine. Le 30
juillet 1943, Marie-Louise Giraud est exécutée.
L’affaire Ranucci
En
juin 1974, l'assassinat d'une fillette à
Marseille fait la « une » de la presse
à sensation. Bientôt, un jeune homme
est arrêté par la police : de lourdes
présomptions pèsent sur lui et,
d'ailleurs, il a passé des aveux complets
aux policiers qui l'ont arrêté. En
1976, la peine de mort existe encore en France.
Existe-t-il un crime plus horrible que celui d'un enfant
? L'affaire Ranucci intervient quelques semaines
après le jugement d'un autre meurtrier
de mineur, celui, prononcé par la cour
d'assises de Troyes, condamnant Patrick Henry
à la détention criminelle à perpétuité.
Une partie de l'opinion, indignée par la
clémence des juges, réclame contre
ce nouvel assassin la peine capitale. L'atmosphère
est donc très lourde lorsque s'ouvre, à
Aix-en-Provence, le procès de Ranucci,
deux ans après les faits.
Lorsque
l'on commence à évoquer les faits
du week-end de la Pentecôte 1974, au cours
duquel le crime a été commis, l'inculpé
apporte de nouvelles informations. II était
ivre, dit-il, et les policiers qui se sont saisis
de lui ont falsifié sa déposition,
et même l'ont torturé.

Arrestation de
Christian Ranucci . © Colin M
Cette
affirmation, destinée à jeter le
doute sur un élément majeur du dossier
de l'affaire, pourrait troubler les juges si diverses
pièces à conviction, et notamment
des traces de sang sur les vêtements que
portait Ranucci au moment de son arrestation,
ne le désignaient à peu près
sûrement.
Les
experts psychiatres tentent d'expliquer les mécanismes
obscurs qui ont conduit Ranucci à commettre
son acte. Le médecin légiste explique,
dans le détail et avec de nombreuses photographies
du cadavre, toute la sauvagerie avec laquelle
l'enfant a été assassiné.
Devant
l'émotion du jury, la défense comprend
alors qu'elle n'a plus qu'une solution pour sauver
la tête de Ranucci : non plus nier le crime,
mais montrer que l'accusé a agi en état
de démence, sous le coup d'une pulsion
passagère. La barbarie même des supplices
infligés à l'enfant accrédite
cette thèse.
Maître
Lombard, principal défenseur de Ranucci,
tente alors un ultime renversement : est-on, au
fond, si sûr de la culpabilité de
Ranucci ? Les aveux du prévenu sont étranges,
les preuves, moins certaines qu'on ne le dit,
et les propos des experts souvent contradictoires.

Arrestation de
Patrick Henry en février 1976. Il a alors
failli être lynché par la foule.
© Paris Match
Ne
confondons nous pas Ranucci avec un autre désaxé
sexuel dont certains témoins ont parlé,
un mystérieux homme au pull-over rouge
?
Mais l'avocat est mal à l'aise, il doit
affronter le calvaire des parents et une salle
hostile qui a déjà tranché.
Et puis, soudain, au mépris de la procédure,
l'avocat général Viala répond
à la plaidoirie de maître Lombard.
II dénonce l'argument de l'homme au pull-over
rouge grâce à un nouveau témoignage.
C'en est fini, alors, du système de défense
des avocats.
Après quelques heures de délibération,
les jurés estiment Ranucci coupable sans
circonstances atténuantes. Condamné
à mort, son pourvoi en grâce rejeté,
l'homme est exécuté le 28 juillet
1976 dans la cour de la prison des Baumettes,
à Marseille.
Aujourd’hui
encore, la culpabilité de Ranucci est remise
en cause. Ce doute est à l’origine
de l’abolition de la peine de mort en France.
Abolition de la peine de mort en France
La
peine de mort est restée en vigueur en
France jusqu'en octobre 1981. Une lente évolution
a cependant marqué le XXe siècle.
Après l'exécution d'Eugen Weidmann,
en 1939, marquée par une navrante ruée
de photographes, les exécutions cessent
d'être publiques.
Après
Ranucci, deux hommes sont encore exécutés,
en 1977, pour crimes crapuleux : Djanboudi et
Carrein.
Dès l’élection de François
Mitterrand en mai 1981, le garde des Sceaux Robert
Badinter, avocat, adversaire déclaré
de la peine de mort, met ses principes en œuvre,
en déposant un projet de loi. Le 30 septembre
1981, la loi, adoptée par l'Assemblé
nationale, est soumise au Sénat. Quoique
majoritairement conservateur, celui-ci adopte
également la loi.

Robert Badinter
(Photo libre de droit Source Cape
)
Voici les résultats du scrutin numéro
115 sur l'article premier du projet de loi portant
abolition de la peine de mort :
Nombre des votants : 288. Nombre des suffrages
exprimés : 287. Majorité absolue
des suffrages exprimés : 144. Pour l'adoption
: 161, contre : 126.
La peine de mort dans le monde
Aux
Pays-Bas, la peine de mort est abolie depuis 1870.
En Italie, l'abolition date de 1944 et, en Allemagne
(alors R.F.A.), de 1949. La Grande-Bretagne a
renoncé à la peine de mort en 1965.
En
Belgique, la peine de mort a été
abolie en 1996. La dernière exécution
remonte à 1950. En effet, le roi graciait
systématiquement les condamnés.
On
a beaucoup parlé du rétablissement
de la peine capitale en Italie et en Grande-Bretagne
lors de la flambée terroriste de la décennie
1970.
Aux
Etats-Unis, les remises en cause se multiplient.
Plusieurs rétablissements effectifs ont
eu lieu dans des États des États-Unis.
Dans certains cas, la peine de mort peut même
y être appliquée à des mineurs.
38 Etats ont rétabli la peine de mort depuis
1976. Depuis cette date, un peu moins de 1000
exécutions ont eu lieu.
Cinq méthodes d'exécutions sont
utilisées aux Etats-Unis : l'injection
létale, la chaise électrique, la
chambre à gaz, le peloton d'exécution
et la pendaison.
Au
Canada, la peine de mort a été abolie
en 1976 mais est restée en vigueur dans
les cours martiales jusqu'en 1998. La dernière
exécution a eu lieu le 11 décembre
1962. Ronald Turpin et Arthur Lucas avaient tous
deux été condamnés à
mort pour avoir tué des policiers pendant
un cambriolage. Ils furent littéralement
pendus dos à dos.
Enfin,
si quelques pays d'Amérique du Sud ont
précocement aboli la peine capitale, des
exceptions, trahison par exemple, permettent toujours
les exécutions légales. Toutefois,
les dictatures, comme celles de l'Argentine ou
du Chili, se sont passées de cadre légal
pour multiplier les exécutions sommaires.
Aujourd'hui,
il y a 129 pays abolitionnistes de droit ou de
fait contre 63, en 1981. Mais d'après Amnesty
International, au moins 2.148 personnes ont été
exécutées et 5.186 autres condamnées
à la peine capitale en 2005 dans les 68
pays maintenant la peine de mort. La peine de
mort a été rétablie en Irak.
94%
des exécutions ont lieu dans quatre pays
: la Chine (au moins 1.770 exécutions et
3.900 condamnations), l'Iran (94 exécutions
dont huit mineurs), l'Arabie saoudite (88 exécutions
dont de nombreux étrangers sans interprète
à leur procès) et les Etats-Unis
(60 personnes exécutées en 2005
dont plusieurs souffraient de troubles mentaux,
environ 3.000 personnes dans le couloir de la
mort).
V.B
(10.10.2006)
Pour
en savoir plus sur la peine de mort dans le monde
Un
site très complet sur ce sujet
Amnesty
International
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