L’avènement de Néron
Néron
est né à Antium en 37 de notre ère.
Fils d’un patricien, Cneius Domitius Ahenobarbus,
il descendait d’Auguste par sa mère,
Agrippine la Jeune. Mariée à l’empereur
Claude. Celle-ci lui fait adopter Néron
(en 50), qui épouse Octavie, fille de Claude,
en 53.
Agrippine
fait empoisonner Claude en 54. À sa mort,
l’empereur laisse un fils, Britannicus.
Mais Agrippine intrigue depuis longtemps pour
que le pouvoir revienne au fils qu'elle a eu d'un
précédent mariage.
Et c'est ce fils, Néron, qui est acclamé
par les cohortes prétoriennes et confirmé
par le sénat dans la fonction de prince.
Comme Caligula, dont il est le neveu, il compte,
parmi ses ancêtres, Auguste, Livie et Antoine.
Les
cinq premières années de règne
sont heureuses et modérées.
Empereur ou Dieu vivant ?
L’une
des difficultés de l’empire, mais
non la moindre, concerne la conception de la personne
du prince. Les provinces orientales de l'Empire,
et certaines provinces occidentales, le considèrent
comme un dieu vivant. À Rome, la divinisation
du prince inspire plus de répugnance. Auguste
et Claude sont devenus des dieux, mais après
leur mort. Caligula, qui voulait en être
un de son vivant, est mort de cette ambition.
L'analyse
que Néron fait de cette situation s'enrichit
des conseils que lui donne son précepteur,
le philosophe Sénèque. Un bon prince
se doit d'être clément, à
la fois par penchant naturel et par volonté
politique. S'il règne par cette vertu,
les citoyens deviendront progressivement meilleurs.
Sénèque orne cette vision philosophique
du gouvernement de comparaisons choisies : le
bon prince se comporte envers son peuple comme
les dieux envers les hommes ; il est comme le
Soleil, il est comme Apollon.

Buste de Néron.
By Giovani Dall'Orto (Munich) Licence
Cette
comparaison avec le Soleil, qui est plus qu'une
figure de style, rappelle l'étendue du
pouvoir des pharaons d'Égypte, qui avait
jadis séduit Antoine, l'ancêtre de
Néron. L'image peut donc devenir une réalité
politique.
Les premières années, Néron
diffère la réalisation de certains
aspects de ce programme. Il mène une politique
d'entente avec le sénat.
Le
meurtre de Britannicus, en 55, dont on l'accuse
sans réelle preuve, et sans doute à
tort, ne lui porte pas préjudice. Même
ceux qui le soupçonnent d'en être
l'auteur comprennent qu'il se soit défait
d'un rival potentiel.
En
59, Agrippine est à son tour assassinée,
ce qui ne paraît pas non plus avoir été
préjudiciable à Néron, qui
avouera lui-même ce matricide, dont il portera,
seul, les terribles remords.
L’âge d’or de Néron
La
même année, délivré
de la tutelle maternelle, épris de Poppée,
une belle patricienne, Néron inaugure la
nouvelle politique dont il rêvait. Elle
a été discutée dans un cercle
poétique qu'il préside et dont le
plus beau fleuron est le poète Lucain.
L'empereur
s'essaie à la poésie et y réussit
honnêtement. De plus, il travaille sa voix,
dont les inflexions harmonieuses vont bientôt
paraître légitimer son pouvoir: le
prince se doit d'être un artiste, pour révéler
à ses peuples les harmonies divines qu'il
entend.

A Rome, les acteurs
étaient organisés en troupe (Musée
archéologique de Naples)
Pour
ce faire, il s'impose une telle discipline qu'il
est exclu qu'il se soit livré aux orgies
dont on l'accuse.
Dans le courant de l'année 59, il donne
des fêtes qu'il appelle «Jeux de la
jeunesse » : il y chante ses oeuvres en
s'accompagnant à la cithare.
Puis,
en 60, il crée les Neronia. À l'instar
des Jeux grecs, ces jeux quinquennaux allient
la musique aux exercices gymniques et hippiques.
Lui-même y participe. Ce prince poète,
initiateur d'un nouvel âge d'or, n'oublie
pas qu'il est coupable de matricide. Il choisit
d'expier sa faute en interprétant des rôles
qui rappellent singulièrement sa vie sur
scène, il est Oreste ou Oedipe. Il s'exerce
aussi aux courses de char, pour y exceller, tel
le Soleil conduisant l'attelage qui éclaire
le jour.

Masque tragique.
Le théatre distinguait la tragédie
de la comédie notamment par les masques
(Musée archéologique de Naples)
C'est
une véritable révolution culturelle
qui se prépare. Les valeurs du pouvoir,
l'art et l'harmonie sur lesquels il entend se
régler surprennent les classes dirigeantes.
Alors, en 61, refusant toute critique, Néron
commence à durcir sa position. En 62, il
bannit, puis fait exécuter son épouse,
Octavie.
Elle a sans doute trempé dans quelque complot,
et se remarie avec Poppée. En 64, conscient
que son programme n'est pas compris des Romains,
il va se produire à Naples, ville de culture
grecque, où le public lui fait un triomphe.
Le grand incendie de Rome
En
juillet 64, le hasard fournit à Néron
un spectacle qu'il n'attendait pas car un incendie
ravage Rome. Cet incendie particulièrement
violent dévaste pendant plus d’une
semaine la plus grande partie de la ville.
La notoriété de ce sinistre tient
surtout aux accusations portées contre
l’empereur. Sa pyromanie devient alors légendaire.
Dès
le début de la catastrophe, l’opinion
cherche des coupables. Le feu s’est répandu
avec une telle rapidité que, pour beaucoup,
il ne peut être imputé au hasard.
Très vite, le peuple romain désigne
Néron comme responsable.
Pour
les uns, il désire reconstruire sa capitale
et a trouvé ce moyen expéditif pour
se débarrasser des vieux quartiers.
Pour les autres, il a voulu trouver l’inspiration
pour la composition de son épopée
« la Prise de Troie ».

Néron (Musée
de Rome)
Devant
la vindicte populaire, Néron prend peur.
Il faut rapidement désigner un coupable
pour apaiser la foule.
Une petite secte religieuse, les chrétiens,
fait un parfait bouc émissaire. Officiellement,
ce sont leurs rites mystérieux qui ont
mécontenté les dieux de Rome.
Environ 200 chrétiens sont arrêtés
et exécutés.
Leur martyre devient un spectacle puisque, transformés
en torches vivantes, ils illuminent les fêtes
données par Néron à son peuple.
Saint
Paul et l'expansion du christianisme
Aujourd’hui,
nul ne peut prouver que Néron est responsable
de cet incendie. En fait, les historiens modernes
sont convaincus de son innocence.

L'Incendie de Rome
(peinture d'Hubert Robert, le Havre, Musée
des Beaux-Arts)
C'est
sa hâte à tirer parti de la catastrophe
qui le rend suspect. De plus, en sacrifiant des
chrétiens pour satisfaire le peuple, qui
voulait des coupables, et apaiser les soupçons
qui pèsent sur lui, il entre dans l'imagerie
qui fait de lui la bête immonde des prophéties
et l'antéchrist.
En
réalité, pour éviter à
la ville rebâtie de semblables tragédies,
il prend des mesures qui allient la sagesse et
l'esthétique. S'il est discrédité,
c'est qu'il songe à baptiser « Néropolis
» la nouvelle ville. Il récupère
surtout, en plein centre, de vastes terrains,
pour s'y faire construire un palais, qu'il appelle
lui-même la Maison dorée. Et ce n'est
pas tant le luxe de cette demeure qui choque les
Romains que les idées révolutionnaires
qui y sont expérimentées.
Des projets colossaux
La
Maison dorée est d'abord un grand parc.
On y voit un lac , des champs de blé, des
vignes, des pâturages où paissent
des moutons; des bois hantés par des daims
et d'autres bêtes sauvages.
Le vestibule de ce domaine est un péristyle,
élevé dans la continuité
du Forum, autour d'une statue colossale d'Hélios,
qui représente Néron lui-même
avec une couronne radiée, haute d'une quarantaine
de mètres. Pour réaliser cette Maison
dorée, Néron engage des dépenses
énormes, et le Trésor, en difficulté
depuis longtemps, subit une grave crise.
En
entrant dans ce domaine, il aurait dit : «Je
vais enfin commencer à être logé
comme un homme. » Ce mot paraît une
insolence de plus pour ses opposants.
Du
même coup, les moralistes condamnent les
autres projets de l'empereur: le percement du
canal de Corinthe, entrepris en 67, abandonné
après sa mort, et réalisé
seulement en 1893 ; le percement d'un canal entre
la Campanie et Rome, à travers les marais
Pontins. Là encore, Néron veut réaliser
l'incroyable.
La fin du rêve de Néron
À
force de refuser l'impossible, de se plaire dans
la transgression, Néron indispose depuis
longtemps les conservateurs. Lorsque, après
la mort de Poppée, il feint d'épouser
un castrat qui ressemble à la disparue,
c'en est trop : en 65, sous la conduite de Calpurnius
Pison, une conspiration se forme.
Ce n'est pas le régime qu'elle met en cause,
c'est le prince. Quand il en est informé,
Néron est atterré. Il sévit,
en homme déçu d'être contraint
d'ensanglanter son beau rêve d'harmonie.
Lucain, le jeune poète, l'ami d'autrefois,
est impliqué l'empereur l'oblige à
se donner la mort. Sénèque, qui
depuis quelque temps s'est retiré de la
cour, reçoit le même ordre. Il n'était
sans doute pas innocent.
Un
an plus tard, Néron réaffirme son
programme.
À
la fin de l'été 66, Néron
part pour la Grèce. Il veut participer
à tous les concours musicaux, se produire
comme acteur et comme cocher dans les jeux ; mais
il veut aussi affirmer son attachement à
cette terre, en conférant au Péloponnèse
une sorte d'autonomie à l'intérieur
de l'Empire.
Pendant
qu'il recueille les prix et s'épanouit
sous les applaudissements, il ne s'inquiète
pas des remous qui bouleversent l'Empire. En Judée,
les juifs se révoltent.

Les premiers acteurs
à Rome étaient des Etrusques qui
pratiquaient le chant et la danse. Le théatre
proprement dit apparaît en 240 avant notre
ère avec la représentation de la
première pièce de Livius Andronicus
(Fresque d'Herculanum, Musée archéologique
de Naples)
À
Rome, les mécontents sont nombreux, et,
lorsque Néron revient, en triomphateur,
il ne perçoit pas l'importance des nouvelles
qui lui parviennent des provinces et surtout de
la Gaule Lyonnaise, dont le gouverneur, Julius
Vindex, vient de se révolter.
Les
événements, désormais, s'enchaînent
rapidement. Vindex, qui a pris des contacts avec
Galba, gouverneur de l'Espagne du Nord, est écrasé
par les légions de Germanie, restées
fidèles.
Mais Galba fait alliance, contre l'empereur, avec
Othon, gouverneur du Portugal. Néron prévoit
d'aller au-devant des révoltés et
de chanter quelques airs de sa composition. Vain
soubresaut d'un chimérique espoir d'harmonie.
Les rebelles reçoivent bientôt l'appui
des légions de Germanie.
Incapable
d'affronter l'échec de son rêve,
Néron ne réagit pas. Il laisse les
rumeurs courir dans Rome, en particulier celle
de sa fuite en Égypte, que croient les
cohortes prétoriennes. Le peuple aussi,
qui l'aime et le regrettera longtemps, est abusé.
Abandonné
de tous, Néron se donne la mort le 9 juin
69. Il a 31 ans. Ainsi s'achèvent la dynastie
julio-claudienne et le règne d'un homme
moderne, passionné de nouveautés
dans un monde conservateur. Son idéal était
généreux, mais intempestif. Son
pouvoir était grand, mais il l'employa
surtout à venger ses déceptions.
V.B
(1.10.2006)
Source bibliographique principale
Le
règne de Néron, éditions
Larousse
< Histoire
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