Les
Prédateurs des Abysses Découverte des Fonds Marins
Les mers et les océans couvrent plus de
70% de la surface du globe.
Pourtant, on connaît mieux la Lune que les
abysses. Dans les grands fonds sous-marins vit
un bestiaire étonnant et redoutable pratiquement
inconnu.
Dans ce monde du silence où la lumière
ne passe jamais, une guerre sans merci est ouverte.
La science n’y croyait pas
Jusqu’au début du 20è siècle, tous les
scientifiques s’accordaient à dire que nulle vie n’était
possible dans les grands fonds océaniques.
En 1841, E.Forbes affirme : » au-delà de 550 mètres,
s’étend le grand « nulle-part » océanique,
un immense enfer liquide aussi désert que l’espace
inter-sidéral.
20 ans plus tard, des vers sont remontés de fonds de 1 800
mètres.
Dès cet instant, la chasse a commencé. On a découvert
des poissons monstrueux, des invertébrés déguisés
en végétaux et des êtres étranges venus
de la préhistoire.
Cependant, la partie des océans située en dessous
de 2 000 mètres représente 60% de la superficie totale
de la planète.
Malgré le progrès technologique, nous sommes encore
loin d’avoir tout découvert.
Un enfer liquide
Plus on descend, plus la température chute rapidement. Au-delà de 1000 m, elle chute au-dessous de 4°C. Elle
se stabilise à 2°C environ en dessous de 2000 mètres.
La pression, elle, augmente. A 10 000 mètres, elle atteint
1 tonne/cm².
En dessous de 3 000 mètres, la lumière ne passe plus.
Alors, dans des conditions aussi inhospitalières, comment
la vie a-t-elle pu se développer ?
Une lutte incessante
A plus de 10 Km sous la surface, la vie est là. Pour ne
pas être écrasés par la pression, les animaux
des grands fonds ont éliminé de leurs corps les cavités
remplies de gaz compressible, au profit d’organes pleins d’eau,
indéformables.
Posséder une gueule démesurée est un atout dans cet environnement. (capture d'écran la Planète bleue)
Faute de lumière, on ne trouve ni algue, ni phytoplancton
en dessous de 300 mètres.
La faune récolte les miettes du festin des espèces
de la surface.
Cadavres, débris végétaux, particules organiques
s’enfoncent dans les profondeurs. Grâce à cette
aumône, la vie peut se maintenir. Les uns se nourrissent de
ces débris, les autres dévorent les premiers.
Jusqu’à 3 000 mètres environ, règnent
d’étranges animaux. La plupart se distinguent par des
gueules monstrueuses munies de dents acérées.
Pourtant, tous ces monstres sont des nains qui ne dépassent
pas une dizaine de centimètres. En effet, dans cette zone
intermédiaire, l’évolution semble avoir favorisée
les petites tailles.
Les géants des abysses
C’est à partir de 4 000 mètres que l’on
entre vraiment dans le désert abyssal. Pourtant, les espèces
qui y vivent sont d’une taille bien plus impressionnante.
Des requins inconnus qui atteignent 7 m ont été filmés
à 4 500 m.
L’insaisissable calmar géant que l’on ne connaît
que par des cadavres retrouvés à la surface vit certainement
à de grandes profondeurs. Quelle
taille ces mystérieux prédateurs peuvent-ils atteindre
?
Un calmar géant. Photo prise
le 22 février 2007/REUTERS/Ministère
néo-zélandais de la Pêche/Handout
/
Reuters
Les dépouilles les plus grandes mesuraient une vingtaine
de mètres. Mais les cicatrices laissées sur les cachalots
démontrent que certains de ces monstres atteindraient des tailles bien plus imposantes.
Un cachalot peut mesurer jusqu'à 20 m pour 70 tonnes. Il chasse
en grande profondeur. Il semble être le seul à oser
s’attaquer au calmar géant.
On imagine l’intensité des combats. Certains cachalots
harponnés portaient encore les stigmates de la lutte : des
fragments d’énormes tentacules encore fixés
sur le corps. Malheureusement, aucun calmar géant n’a
été observé vivant à cette profondeur.
D’autres redoutables prédateurs
Si les calmars géants nous fascinent depuis longtemps, il
existe d’autres prédateurs tout aussi passionnants.
Les grands fonds sont le terrain de chasse favori de la baudroie.
Elle utilise un incroyable stratagème de chasse. A demi enfouie
dans le sable, elle reste à l’affût. Pour attirer
ses proies, elle agite un leurre, un rayon souple de sa nageoire
dorsale, implanté entre les yeux.
Puissants prédateurs des abysses, murènes, congres
et mérous sont également redoutables.
Au milieu des étendues abyssales où la vie est rare,
se trouvent des oasis grouillantes d’espèces. En effet,
au voisinage des sources hydrothermales d'une température
de 350°C, vivent d’étranges espèces quasiment
inconnues.
On a recensé plus de 300 espèces. Curieusement, ce
sont dans les zones les plus hostiles, autour de ces sources à
haute température, que prospèrent ces animaux. C'est
en 1977 que le géologue John Corliss découvre ces
énormes cheminées dont certaines font plus de 20 m.
Elles ont été baptisées "hot vents"
(sources chaudes ou fumeurs noirs).
Sources hydrothermales et faune. (captures d'écran la Planète bleue)
C'est en l'an 2000 que les scientifiques ont appris que ces sources
apparaissent sur les dorsales océaniques (reliefs où
s'écartent les plaques tectoniques ce qui laisse affleurer
le magma incandescent).
Ce liquide hydrothermal est saturé de microorganismes qui
nourrissent toute une chaîne alimentaire. On y trouve des
vers géants de 2 m de long, des poissons ou des crustacés.
Cette eau est lourdement toxique et pourtant la faune semble s'y
complaire.
Des mystères non résolus
Découvertes depuis seulement 25 ans, ces oasis gorgées
de chaleur et d’hydrogène sulfuré restent mystérieuses
ainsi que la faune qui les habite.
Il est très difficile d’observer la vie à une
telle profondeur. Peu de sous-marin de recherche sont capables de
descendre au-delà de 2000 mètres.
Les chercheurs ont calculé que ces sources ne restaient
en activité que 6 ans en moyenne. Chaque zone thermale est
éloignée de l'autre de plusieurs centaines voire de
milliers de kilomètres. Dans ce cas, comment la vie a t-elle
pu se développer dans un environnement aussi éphémère
?
Il faudra sans doute attendre l'expédition prévue
en mars 2004 pour en savoir plus.
Le Tunicier vit dans les abysses. Son énorme capuchon se referme quand une proie passe à sa portée (captures d'écran la Planète bleue)
Jusqu'à présent, on pensait que la vie en profondeur
datait de 400 à 350 millions d'années. Mais ces animaux
ne sont pas des fossiles vivants inchangés depuis l'ère
primaire. Les vers Riftia sont apparus au crétacé
moyen (100 millions d'années environ) alors que d'autres
espèces datent d'à peine 10 millions d'années.
On peut donc en conclure que ce milieu a connu des extinctions
et des recolonisations.
Ces sources seraient-elles à l'origine de la vie sur Terre
?
Un enjeu primordial
La découverte de ces sources chaudes prouve que la vie peut
se développer sans lumière et dans des conditions
extrèmes.
Cela modifie totalement notre vision de la vie extraterrestre.
En effet, on sait maintenant que la vie peut exister sous d'autres
formes et dans un environnement totalement opposé au nôtre.
On peut donc envisager la vie dans l'univers d'une manière
différente. Il est fort probable que dans les années
à venir la réalité dépassera la fiction.
V.B (01. 2004)
Bibliographie et sources
Voyage au coeur du mystérieux. Selection du Reader's Digest
1996
Science & Vie N°1037 2004