L’arrestation de Landru
Tout
commence lorsque, en mars 1918, le maire de Gambais
(aujourd’hui dans les Yvelines), reçoit
la lettre d’une dame qui se plaint de ne
plus avoir de nouvelles de sa sœur, Madame
Colomb, censée résider au
village, chez un Monsieur Fremyet.
Mais,
aucun Fremyet n’habite à Gambais.
Peu de temps après, une autre personne,
Melle Lacoste, écrit elle aussi au maire
de Gambais.
Sa sœur, Mme Buisson, a disparu, elle aussi,
en compagnie du même M. Fremyet.
Le
hasard fait que, le 9 avril 1919, Melle Lacoste
reconnaît dans un rayon du grand magasin
parisien « la Samaritaine » le fameux
M. Fremyet. Sa sœur lui avait envoyé
une photo de son futur « mari ».

Six des dix femmes
tuées par Landru
Elle
se précipite aussitôt à la
police. Par l'intermédiaire du magasin,
on retrouve le nom et l'adresse du client, un
certain M. Guillet.
Le 11 avril, Guillet, alias Fremyet, et de son
véritable nom Henri Désiré
Landru, est arrêté dans l'appartement
qu'il partage avec sa maîtresse, rue de
Rochechouart.
Dans la demeure de cet honorable père de
quatre enfants ainsi que dans un garage qu'il
loue à Clichy, la police fait des découvertes
étonnantes : des vêtements de femme,
de la lingerie, des perruques, des valises, du
mobilier et une cantine contenant des pièces
d'identité, un fichier de 283 noms de femme
classés par ordre alphabétique et
des carnets de comptes minutieusement tenus à
jour.
Malgré un interrogatoire serré qui
dure plus de vingt heures, Landru garde le silence.
La découverte dans la cuisinière
de sa maison de Gambais de restes d'os humains
carbonisés ne le trouble pas davantage.
Comme il le répète de façon
sarcastique au juge d'instruction : « C'est
à vous de prouver... »
Le parcours de Landru
Le
refus de Landru de « collaborer »
à l'enquête, malgré les preuves
qui s'accumulent, ralentit considérablement
l'instruction; celle-ci tient en haleine les Français
deux ans et demi durant.
Avant
1914, Landru a déjà connu la prison
pour de petites escroqueries.
Né le 12 avril 1869, Landru est le fils
d'un chauffeur et d'une couturière.
Malgré son milieu modeste, il a bénéficié
d’une bonne éducation à l'école
des Frères à Paris.
Instable,
il change constamment de métier pour finalement
créer une fabrique de bicyclettes à
pétrole. Escroc ingénieux, il n’hésite
pas à organiser une vaste campagne de publicité
pour vendre ses bicyclettes en exigeant pour toute
commande un acompte.
Les clients ne verront jamais leur deux-roues
bien évidemment.
Malgré
plusieurs condamnations, il continue à
organiser ses escroqueries. En 1909, il commence
à s’intéresser aux riches
veuves. Cette fois, il se contente, après
avoir fait passer une annonce matrimoniale, d’empocher
les bijoux et de disparaître.
Il sera retrouvé et condamné à
3 ans de prison ferme. Est-ce cette condamnation
assez lourde qui lui a fait penser qu’il
valait mieux ne pas laisser de témoins
derrière lui ?

Landru à
son procès. © Tallandier
L’ironie
du sort veut que ce sont les psychiatres qui lui
ont permis de retrouver sa liberté plus
tôt que prévu.
Landru souffrait-il d’une maladie mentale
? Difficile à dire car le rapport de l’époque
est plutôt sibyllin et évoque parfaitement
la méconnaissance des médecins de
ce début de 20e siècle.
Toujours
est-il qu’il ne renonce nullement à
sa vie d’escroc et qu’aussitôt
sorti, il achète un garage qu’il
revend en oubliant de payer le premier vendeur.
La
justice de l’époque était
beaucoup plus dure qu’aujourd’hui.
En tant que multirécidiviste, Landru est
non seulement condamné à 4 ans de
prison pour cette nouvelle escroquerie mais en
plus, sa peine est alourdie de ce que l’on
appelait alors la peine accessoire de relégation.
En clair, il est condamné à perpétuité
au bagne et envoyé en Guyane.

© Roger Viollet,
Paris
Mais,
cette fois, Landru ne s’est pas laissé
arrêter et a pris la fuite. Il sait qu’il
ne peut plus se permettre la moindre erreur.
Est-ce la perspective de finir au bagne qui a
transformé ce petit escroc en assassin
? Sans témoin, pas d’identification.
Où a-t-il pensé tout simplement
qu’il n’avait plus rien à perdre
? Il aurait pu tout simplement disparaître
et se faire oublier.
Mais, apparemment, cet homme était incapable
de vivre autrement qu’en échafaudant
des plans pour escroquer son prochain.
Mais, à partir de 1915, il va franchir
le pas qui le mènera à l’échafaud.
Les crimes de Landru
Reprenant
son idée de 1909, Landru fait passer des
petites annonces dans les journaux, à la
rubrique matrimoniale : « Monsieur sérieux,
ayant petit capital, désire épouser
veuve ou femme incomprise, entre 35 et 45 ans,
bien sous tous rapports, situation en rapport.
»
Bien
entendu, l'appât fonctionne à merveille
et, de 1914 à 1919, Landru, tout en continuant
à mener une honnête vie de père
de famille, met sur pied une organisation minutieuse.
Adoptant
plus de 90 pseudonymes, louant simultanément
7 appartements et 2 garages à Paris, 4
appartements et 2 garde-meubles en banlieue, sans
compter ses 2 maisons de Vernouillet et de Gambais,
Landru fait, par l'intermédiaire des annonces
matrimoniales, la connaissance de près
de 300 femmes.

Avec
un soin méticuleux, il rédige des
dizaines de lettres de réponse, dresse
un fichier méthodique de ses « conquêtes
», notant aussi bien des détails
physiques que la situation familiale et la fortune
de toutes ces femmes.
II
possède ainsi chez lui des dizaines de
dossiers classés avec des désignations
précises : « A répondre de
suite », « Sans suite », «
Rien à faire » et, enfin, les initiales
« S.F. » (sans fortune), qui éliminent
immédiatement la candidate.
Car le dessein de Landru est évidemment
de se procurer des « revenus ». Lorsqu'une
de ses « fiancées » lui semble
financièrement intéressante, il
l'emmène passer une journée à
la campagne dans sa maison de Gambais. Dix d'entre
elles (plus le fils de la première) ne
reviendront jamais de ces escapades amoureuses,
tandis que le voisinage se plaint d'être
empesté par la fumée noire que dégage
la chaudière de la maison de « M.
Dupont ».

La cuisinière
qui a servi de pièce à conviction.
Bibliothèque Nationale, Paris
Le
plus extraordinaire est la disproportion entre
les difficultés écrasantes que doit
surmonter Landru pour assurer la bonne marche
de son organisation et les sommes finalement assez
modestes que lui rapportent ses crimes : un peu
plus de 30 000 francs, auxquels il faut ajouter
le mobilier et les quelques bijoux de ses victimes.
Tout juste de quoi entretenir sa famille et couvrir
les frais d'investissement.
Les
dix femmes assassinées par Landru sont
:
- Jeanne
Cuchet : 39 ans, veuve, couturière, disparue
en janvier 1915
-
Line Laborde : 47 ans, veuve, sans travail,
disparue en juin 1915
- Marie-Angélique Guillin : 52 ans, veuve,
rentière, disparue en août 1915
- Berthe-Anne Héon : 55 ans, veuve, sans
travail, disparue en décembre 1915
- Anna Collomb : 39 ans, veuve, dactylo, disparue
en décembre 1916
- Lyane Jaume : 36 ans, en instance de divorce,
couturière, disparue en mars 1917
- Andrée Babelay : 19 ans, célibataire,
domestique, disparue en avril 1917
- Célestine Buisson : 44 ans, veuve, femme
de ménage, disparue en novembre 1917
- Annette Pascal : 36 ans, divorcée, sans
travail, disparue en avril 1918
- Marie-Thérèse Marchadier 39 ans,
célibataire, prostituée, disparue
en janvier 1919
La
onzième victime est André Cuchet, âgé de 17 ans,
fils de Jeanne Cuchet la première victime.
Un procès à sensation
Interrogé
par la police pour la première fois en
avril 1919, le procès ne débutera
que le 7 novembre 1921. Pendant tout le temps
de l'instruction, Landru devient une vedette qui
fascine les Français.
Aux
élections législatives de 1919,
près de 4 000 bulletins de vote portent
le nom de « Landru »
Aussi est-ce dans une atmosphère d'intense
surexcitation que s'ouvre enfin, devant la cour
d'assises de Versailles, le procès du «
sieur de Gambais », devenu une sorte de
mythe vivant.
On remarque dans l'assistance des ministres, l'écrivain
Colette, Mistinguett, la demi-mondaine Polaire
et même des princes.

© Roger Viollet,
Paris
Certains ont payé jusqu’à
50 francs (anciens francs) pour entrer. Le prétoire
s’est transformé en lieu de réunion
mondaine où les élégantes
viennent faire admirer leurs toilettes.
Assisté par un prestigieux avocat, maître
de Moro-Giafferi, Landru ne se départit
à aucun moment de son système de
défense : il est escroc, mais pas assassin.
À chaque question du président Gilbert,
il a des réponses toutes prêtes,
dont l'ironie fait la joie du public.
Il
ne montre pas le moindre remord et n’hésite
pas à ironiser sur le sort de ses victimes
avec des répliques comme celle-ci :
« Si les femmes que j'ai connues ont quelque
chose à me reprocher, elles n'ont qu'à
déposer plainte ! »
Les
indices sont accablants :
-
Fichiers des victimes
- Listes
des prix des billets de chemin de fer Paris-Gambais,
dans lesquelles on trouve toujours mention de
deux « allers » et d'un seul «
retour »
- L’incroyable
bazar des objets appartenant à des femmes
disparues et trouvés dans les garages
et les hangars loués par Landru
- Les
os calcinés ramassés dans la cuisinière
de Gambais. Cette cuisinière paraît
d’ailleurs bien petite aux experts pour
y brûler des corps humains
Pourtant,
Landru plaisante comme si de rien n’était.
Lorsque la question se fait finalement plus précise,
il se contente de répondre, d'un ton outragé
: « Ma vie privée ne regarde que
moi ! »

© Kharbine
Tabador, Paris
Il
joue sur le fait qu’aucune preuve décisive
n’a pu être apportée. De plus,
la justice n’a aucune certitude sur la manière
dont il pouvait faire disparaître les cadavres.
On a supposé qu’il dépeçait
ses victimes avant de faire brûler les morceaux.
Mme
Fernande Segret, qui lui a échappé
par miracle, persiste à croire à
son innocence. Si l’on en juge par les photos,
Landru n’avait pourtant rien d’un
don Juan. Par contre, c’était un
personnage méticuleux, un bon orateur ainsi
qu’un être cynique et ergoteur.
Après
le réquisitoire de l'avocat général
Godefroy, il s'excuse : « je regrette de
ne pas avoir plusieurs têtes à vous
offrir!»
La
condamnation de Landru
Malgré
la défense talentueuse de maître
de Moro-Giafferi, Landru est condamné à
mort après trois semaines de procès.
Son recours en grâce est rejeté par le
président de la République Alexandre
Millerand. Il est guillotiné à la
prison Saint-Pierre à 6h 05 du matin le
vendredi 25 février 1922.
A l’avocat général Beguin,
qui lui recommande le courage, Landru répond
avec toujours autant de cynisme :
« On n’exhorte pas un innocent au
courage. Son innocence lui suffit. »
Sa
dernière volonté lui a été
refusée. Il voulait se laver les pieds
mais on craignait un suicide. Son avocat a essayé
de lui arracher la vérité mais en
vain.
« Désolé, maître, c’est
mon petit bagage ! » a t-il répondu.
Il
a toujours existé une fascination morbide
et malsaine vis-à-vis des criminels. Le
19 février 1921, une vente aux enchères
des biens de Landru a attiré une foule
énorme.
Le poêle qui a servi à brûler
les victimes a été adjugé
pour 46 francs, soit une somme assez considérable
pour l’époque.
Pourtant, Landru n’était qu’un
assassin qui a profité odieusement des
jours sombres de la guerre pour tuer et voler
des femmes seules et désemparées.
V.B
(21.04.2007)
Références bibliographiques
L'affaire Landru, Sagnier Christine; éditions De Vecchi 2000
Monsieur Landru, Gonzalez Christian; éditions Scènes de Crimes 2007
Historia N° 705 : Landru, Contre Enquète Sur Un Tueur En Série 2005
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