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Jean Jaurès

Alors que la Première Guerre mondiale est sur le point d’éclater, Jean Jaurès, tribun socialiste, est assassiné par un nationaliste, Raoul Villain.
Pourtant, Jean Jaurès n’était pas anti-militariste. C’était un républicain mais aussi un grand patriote très attaché à la notion de défense nationale.
Fervent défenseur de la paix, Jaurès aurait-il pu empêcher ce conflit qui a provoqué la mort de plus de 10 millions d’hommes ?
A travers cette question, on peut se demander si la Première Guerre mondiale était vraiment inéluctable.

 

Jaurès et l’Internationale ouvrière

Jaurès est l’un des fondateurs de la S.F.I.O (Section française de l’Internationale ouvrière) constituée en 1905.
Député depuis 1893, il a fondé en 1904 un journal : l’Humanité. Très attaché aux valeurs de la République, Jaurès est persuadé que seule la lutte des classes permettra de construire un avenir meilleur.
Mais, c’est également un visionnaire et un homme très en avance sur son époque. En effet, en ce début de 20e siècle, colonialisme et nationalisme sont fortement ancrés dans les mentalités.

Jean Jaurès

Jean Jaurès a, lui, une vision beaucoup plus globale et pressent déjà que l’unité socialiste passe par l’internationalisme.
C’était en quelque sorte un européen avant l’heure. Partant de ce principe, seule une unité européenne organisée autour des valeurs du socialisme pouvait aboutir à une paix durable.

Si effectivement, dans chaque pays, les socialistes condamnent leurs gouvernements, le consensus est loin de se faire quand il s’agit de mettre en place des solutions pour éviter la guerre.
Que faire en cas de conflit ? C’est la question qui est posée lors du congrès de Copenhague en 1910.
Une motion propose la grève générale et la révolte des forces populaires. Mais, les intérêts individuels passent avant l’unité du mouvement.
Les socialistes allemands rejettent cette motion.

Discours de Jaurès en mai 1913

Assez paradoxalement, tous sont convaincus que le capitalisme est un fléau qui, par pur intérêt financier, risque d’entraîner les peuples dans la guerre. Mais, ils sont incapables de se mettre d’accord quant au choix des moyens d’action.

Le nationalisme prime sur l’internationalisme. A ce propos, Jaurès écrit : "Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène ".

Le projet d’ "armée nouvelle"

Jean Jaurès propose un projet dans lequel il préconise un système de milice pour remplacer le service militaire qui est passé de deux ans à trois ans.
« Une armée ne repose pas sur une permanence de la caserne mais sur la permanence de la nation elle-même, constamment éduquée, constamment entraînée. »

Il propose un service militaire de 6 mois suivi de huit périodes de rappel. L’idée est qu’une milice pourra défendre efficacement une portion de territoire mais le principe restant défensif. L’ "armée nouvelle" est donc une déclaration de « la guerre à la guerre » en valorisant l’action défensive au détriment de l’action agressive.

Suite à ses déclarations, les nationalistes le considèrent comme un traître et même un agent de l’Allemagne.

Un nationalisme exacerbé

Si nous trouvons que certains propos actuels sont parfois choquants, les attaques politiciennes et journalistiques d’aujourd’hui semblent bien tièdes en comparaison avec celles de cette époque.
Certains journaux nationalistes vont très loin en incitant leurs lecteurs à se débarrasser du « vendu ».
Dans la Sociale, un journaliste écrit : » A la veille de la guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui administrer à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle ferait son plus élémentaire devoir. »

Ce n’est plus de la propagande mais un appel au meurtre. Le plus incroyable c’est que cette haine vis-à-vis d’un homme qui ne fait que défendre ses convictions est partagée par des écrivains et des poètes.
Le poète Charles Péguy, par exemple, écrit que Jaurès est un traître qu’il faudrait fusiller.

En parallèle, le 28 juin 1914, l’attentat de Sarajevo lance l’engrenage de la guerre.

Un conflit suicidaire bien préparé

Le 28 juin, alors qu’il passe en revue les troupes impériales, François-Ferdinand de Habsbourg, l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie, est assassiné avec son épouse à Sarajevo, en Bosnie (territoire autrichien).

L’assassin est un terroriste bosniaque. Cet attentat n’est pas le premier et pourrait être presque considéré comme un « incident » parmi beaucoup d’autres.
Pourtant, l’attentat amène l’Autriche à déclarer la guerre à la Serbie. Pourquoi ? Certainement pas pour l’attentat par lui-même qui n’est qu’un prétexte.
En réalité, l’Autriche veut venir à bout de la Serbie, grand foyer d’agitations, qu’elle considère comme une menace pour la stabilité de l’empire des Habsbourg.

Assassinat de François-Ferdinand de Habsbourg

A partir de là, c’est le jeu des alliances qui va précipiter le monde dans l’une des plus grandes tueries de l’histoire de l’humanité.
La Russie, protectrice des pays slaves, déclare la guerre à l’Autriche-Hongrie. Le tsar, Nicolas II, espère ainsi détourner contre un ennemi commun les forces révolutionnaires qui mettent en péril son pouvoir.
De plus, derrière ce « protectorat » se cachent des ambitions expansionnistes.

L’Europe se divise alors en deux camps :

  • La Triple-Entente avec la France, la Grande-Bretagne et la Russie
  • La Triple-Alliance avec l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et l’Italie

Avec le jeu des alliances, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie puis à la France. La Grande-Bretagne soutient son allié français.

En déclarant la guerre, l’Allemagne souhaite surtout assouvir son désir de conquêtes notamment en matière coloniale.

L’assassinat de Jaurès

En ce 31 juillet 1914, la chaleur est suffocante à Paris. La population est dans l’attente de la déclaration de guerre contre l’Allemagne.
Les journaux multiplient les déclarations patriotiques et exacerbent les valeurs guerrières.

Jean Jaurès n’est, quant à lui, pas du tout convaincu que cette guerre est inévitable. Il s’emploie au contraire à l’éviter.
Alors qu’il est en train de dîner au café du Croissant avec ses collaborateurs, il est assassiné de deux balles dans la tête par un homme de 29 ans.

Illustration de l'assassinat de Jaurès

Raoul Villain, l’assassin, est étudiant en architecture. Influençable et très porté sur l’absinthe, Villain est le type même du nationaliste enflammé par les propos haineux des journaux, et notamment à l’encontre de Jaurès.
Pour toute défense, il déclare simplement : »Je n’aimais pas Jaurès. C’était un ennemi de la loi de trois ans et il nuisait à la patrie. »

Villain sera incarcéré pendant toute la durée du conflit et ne connaîtra donc jamais l’horreur vécue par les soldats dans les tranchées.
Il ne comparaîtra en justice qu’en mars 1919.

C’est là que l’on constate que la justice n’est juste que par son nom. Villain aurait dû en principe, selon les lois de l’époque, être condamné à mort.
Cependant, les avocats de la partie civile, par respect pour Jean Jaurès qui était contre la peine de mort, ne demandent que la perpétuité.

Leur erreur a été probablement, étant donné le contexte d’après-guerre, de porter le débat sur un terrain politique.
Ce n’était qu’une affaire criminelle qui aurait dû être traitée comme telle. Les témoins, amis et collaborateurs de Jaurès, vont tenir des propos qui choquent aussi bien les juges que les jurés.
Comment peut-on faire passer un message de paix au moment où le Parlement est majoritairement nationaliste et alors que la France a gagné la guerre en sacrifiant sa jeunesse ?

Le juré déclare donc Raoul Villain non coupable. En clair, personne n’a tué Jean Jaurès. Il est tout simplement relaxé.

Bien sûr, des manifestations sont organisées pour protester contre cette injustice et des poilus viennent rendre hommage à cet homme qui aurait peut-être pu leur éviter tant de souffrance. Mais, d’une certaine manière, Jaurès est assassiné une seconde fois au nom de la raison d’Etat.

Jaurès aurait-il pu éviter le déclenchement de la Grande Guerre ?

Jaurès comptait surtout sur une alliance des partis ouvriers pour sauvegarder la paix.
Les gouvernements des pays belligérants mobilisaient à l’inverse les populations en valorisant le patriotisme.
Derrière les drapeaux et les hymnes nationaux, se cachaient de vulgaires intérêts économiques et financiers ainsi qu’un goût prononcé pour l’expansionnisme.

Malheureusement, cette propagande bien orchestrée et largement relayée par les journaux a fonctionné.
Les socialistes, comme les syndicalistes, de tous les pays, pourtant pacifistes finissent par soutenir l’entrée en guerre de leurs pays.

Tableau de John Singer qui montre les ravages causés par la guerre des gaz

Avec la mort de Jaurès, ce sont les derniers espoirs de paix qui ont disparu. Le lendemain de sa mort, la mobilisation générale a été décrétée en France.
Les soldats sont partis « la fleur au fusil » persuadés d’être de retour dans quelques mois.

La suite, nous la connaissons ….

Personnellement, je doute que Jean Jaurès ait pu éviter le déclenchement de la guerre. Tout au plus, aurait-il pu retarder l’entrée dans le conflit de la France.
Ce n’est qu’une opinion personnelle mais, à ma connaissance, la volonté d’un seul homme n’a jamais été suffisante pour lutter contre la folie collective.

Statue de Jean Jaurès. Monument à Carmaux

Comme l’a écrit Jaurès lors de son discours à la jeunesse en 1903 :
« Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire, c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques »

Il n’a pas été entendu en 1914 et il ne le saura pas plus en 1939.

V.Battaglia (23.04.2007)

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