L’enfant de la montagne de Plomb
Le
1er février 1954, deux mineurs gravissent
la pente escarpée et enneigée d'une
montagne. Ce pic de 5 400 m d'altitude s'appelle
El Plomo (la montagne de Plomb). Il est situé
dans la province de Santiago du Chili. Les deux
hommes ont presque atteint le sommet lorsqu'ils
découvrent un curieux enclos de forme elliptique,
de 6 m de long sur 3 m de large, entouré
d'un mur d'à peine 1 m de haut et comblé
de pierres et de terre.

El Plomo.
By Steve Corbato Licence
Sous 1 m de pierrailles et de terre, ils découvrent,
au centre de l'enclos, une grande pierre plate,
qu'après bien des efforts ils font pivoter
sur son axe.
Là, se révèle un bien étrange
spectacle dans une tombe de 1 m de profondeur,
un jeune enfant semble dormir, les yeux clos,
les jambes ramenées sous lui, les bras
enserrant les genoux, la tête inclinée
posée sur son bras.

Enfant momifié
et sacrifié comparable à celui de
la montagne de Plomb. © Atlas Photo-Ch. Lenars
Autour
de lui, deux statuettes en argent et en coquillage,
deux petites figurines dont la forme rappelle
celle des lamas et une série de petits
sacs de peau contenant des cheveux, des morceaux
d'ongles et des feuilles de cola, veillent sur
son dernier sommeil.
Ce
jeune garçon de 8 ou 9 ans veille sur la
montagne de Plomb depuis environ 5 siècles.
Or
le corps est absolument intact, tendre et flexible
comme si la mort venait de le toucher !
Qui
était le petit Inca, et quelles furent
les circonstances de sa mort ?

Momie de Paracas.
L'un des nombreux enfants sacrifiés aux
dieux Incas. © Atlas Photo-Ch. Lenars
L'analyse du corps révéla que plusieurs
phalanges de la main gauche gelèrent 24
à 48 heures avant la mort. Des bribes de
vêtements sur les avant-bras et les mains
témoignent aussi des efforts de l'enfant
pour recouvrir ses parties du corps restées
nues. Le petit garçon de la montagne de
Plomb fut enterré vivant.
Pour comprendre ce qui a poussé un peuple
à commettre une telle abomination, nous
devons nous pencher sur l'histoire de ce peuple
étrange.
L’origine des Incas
Au
moment de la conquête espagnole, en 1532,
les Incas, basés à
Cuzco, au Pérou, régentaient plus
de douze millions de sujets, cent cultures différentes
et parlant au moins vingt langues. Ce n'étaient
pas des conquérants brutaux. Ils maniaient
aussi bien les cadeaux que les lances pour affirmer
leur pouvoir.

Machu Picchu. La
somptueuse cité inca. By
Soylentgreen 23 Licence
L'origine
des Incas est liée à la mystérieuse
civilisation perdue de Tiahuanaco, au Pérou,
située près du lac Titicaca. D'après
la légende, cette cité fut l'œuvre
de Viracocha, le dieu créateur de toutes
choses. Mais les hommes ayant violé la
loi divine, Viracocha les changea en pierre et
détruisit la ville par un cataclysme.

A Cuzco, le monastère
Santo Domingo s'élève aujourd'hui
sur les ruines du Coricancha (temple du Soleil)
édifié par les Incas. By
Fred Hsu Licence
Il
envoya ses enfants, les fils du Soleil, pour fonder
une nouvelle civilisation.
Le premier Inca, Manco Càpac, était
né, et, avec lui, le culte du Soleil, Inti,
qui se confondra progressivement avec Viracocha.
Manco Càpac fonda la ville de Cuzco, épousa
sa sœur et ils fondèrent la dynastie des
Incas.
Les souverains Incas utilisaient ce mythe pour
justifier de leur origine divine.

Cuzco aujourd'hui.
By Daquella Manera Licence
L'Inca
(mot qui, au départ, désignait uniquement
le chef suprême, fils du Soleil) n’était
pas uniquement un despote régnant par la
terreur.
Les Incas assimilaient de nouveaux peuples avec une efficacité
remarquable : ils permettaient aux responsables
locaux de conserver leur poste mais emmenaient
leurs fils à Cuzco pour qu'ils y reçoivent
une formation. Ils prélevaient une «
taxe sur le travail » de leurs sujets mais
les remboursaient avec des biens, honoraient les
dieux locaux et les pratiques religieuses tout
en associant les populations à leurs croyances
et rituels.

Ollantaytambo,
une ancienne forteresse inca où l'on pouvait
surveiller la route principale menant à
Cuzco. By Inca Trail Licence
Les
sacrifices d'enfants faisaient partie de cette
« philosophie ». Les Incas obtenaient
des enfants de tout l'empire et récompensaient
les familles par des fonctions gratifiantes ou
des biens matériels. Les sacrifices étaient
des événements unificateurs. Les
enfants étaient souvent emmenés
à Cuzco pour des célébrations
avant que des processions ne les conduisent jusqu'aux
sites de leur immolation.

Momie précolombienne.
© Atlas Photo-Ch. Lenars
L'enfant de la montagne de Plomb faisait probablement
partie d'une de ces tribus qu'asservit l'Empire
inca : le peuple de l'Altiplano.
Le llantu (tunique) noir qu'il portait était
un privilège accordé par les Incas
aux nations conquises. Sa parure en plumes de
condor, par contre, rappelle le pacarina (emblème)
du condor du peuple de l'Altiplano.
Au vu de la richesse de ses vêtements, ses
bijoux en or et en argent et la peinture rouge
de son visage, il devait être le fils d'un
noble provincial de haut rang.

Tombe inca au Pérou.
By Wandering 2 Licence
Sachant
qui était le petit garçon de la
montagne de Plomb, une question essentielle subsiste:
pourquoi l'a-t-on enterré vivant? Ici aussi,
il faut retourner à ce que nous savons
de l'Empire inca.
Les sacrifices rituels
La
mort d'un chef, la victoire ou le voeu de bonnes
récoltes étaient autant d'occasions
d'offrir des sacrifices humains aux divinités.
De plus, les Incas vénéraient certaines
montagnes.
Mais
il y avait d'autres occasions, clairement institutionnalisées
; notamment le Câpac-Raimi, fête de
l'Inca et de l'initiation, où l'on égorgeait
de jeunes enfants.

Momie péruvienne.
By Xipe Topec39 Licence
Betanzos,
chroniqueur espagnol, écrit, à propos
d'un sacrifice offert par Yupanqui :
« Là-dessus, l'Inca donna dix jours
aux seigneurs de Cuzco pour réunir de grandes
quantités de maïs et de moutons, de
jeunes lamas et de fins vêtements, et un
certain nombre de garçons et de petites
filles pour offrir un sacrifice au Soleil. Le
dixième jour, l'Inca Yupanqui fit allumer
un grand feu et brûler les cadavres des
bêtes égorgées, les habits
et le maïs. Quant aux garçons et aux
filles, qui avaient pour la circonstance, revêtu
de splendides vêtements et s'étaient
ornés de bijoux, on les emmura vivants
dans une maison. »

Momie de Nazca
(Musée régional de Cuzco). By Exfordy
Licence
Le
sacrifice d'enfants, (Capacocha) était
chose habituelle : le sacrificateur étranglait,
égorgeait, emmurait ses victimes ou leur
arrachait le cœur. On peut juger aberrante
et désaxée une civilisation qui
se complaît dans ce genre de pratiques.
Cette cruauté s'explique pourtant par l'univers
magique des Incas et leurs rapports avec la
mort. Une multitude de créatures mythiques
peuplaient l'univers céleste de l'Amérindien.
Pour lui, même les choses étaient
animées, et la mort n'était pas
une fin. Les suicides collectifs, les sacrifices
humains et le culte rendu aux cadavres momifiés
des Incas témoignent de cet état
d'esprit particulier à l'égard de
la vie et de la mort.

By Kida-Kida
Licence
La
description que nous donne Camacho d'une Capacocha
est, en ce sens, très significative.
Les enfants destinés à être
immolés étaient amenés par
leurs mères ; elles étaient fières
de faire une telle offrande à la divinité.
Pour que les enfants puissent se présenter
devant Viracocha, on les avait préalablement
habillés de vêtements magnifiques
et couronnés de fleurs. Ensuite, on leur
faisait boire un breuvage enivrant, ou, s'il s'agissait
de nourrissons, la mère leur donnait le
sein avant l'immolation.

By Kida-Kida
Licence
Les prêtres les prenaient avec force cérémonies,
leur faisaient faire le tour de l'autel, puis
ils les couchaient sur la pierre sacrificatoire,
le visage tourné vers le Soleil. L'instant
d'après, ils les exécutaient, selon
les prescriptions de leur rituel barbare, en les
étouffant, en les égorgeant ou en
leur ouvrant la poitrine avec un couteau d'obsidienne
et en leur arrachant le coeur.

By Kida-Kida
Licence
Avec
le sang, ils accomplissaient alors la cérémonie
de la Vilacha, nommée également
Pirano : le sacrificateur dessinait avec le sang
une traînée qui allait d'une oreille
à l'autre sur son visage, puis sur celui
des assistants qu'il voulait honorer. Il en enduisait
les vases utilisés pour le sacrifice. Enfin,
les cadavres des victimes et les récipients
étaient enfouis dans une même fosse.
A ces macabres cérémonies succédaient
de grandes beuveries au cours desquelles les Indiens
buvaient l'azua, breuvage sacré.
V.B
(18.03.2007)
Références bibliographiques
Aztèques Et Incas - Grandeur Et Décadence De Deux Empires Fabuleux; Prescott, William-H. Editions Pygmalion 2007
Les Incas Maîtres Des Andes. Reader's Digest 2001
National Geographic N°34 : Civilisations Incas Les Empires Du Soleil 2002
National Geographic Vol.1-2 Novembre 1999 Sacrifice Inca; Marot Francois
Dossiers complémentaires sur les
rituels funéraires et les sacrifices en
Amérique du Sud
Les
momies en Amérique du Sud
Sacrifice
Incas. Découverte de trois momies d'enfants
Chichen
Itza (sacrifices
Aztèques)
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