Pouvoir de l'image

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À partir des années 1980, l’image est devenue prédominante dans tous les pays industrialisés. Le pouvoir des images n’a cessé depuis de s’intensifier. Les images sont une arme à double tranchant. En effet, un événement n’existe actuellement que s’il est présenté au journal télévisé.
Internet a largement pris le relais, mais on constate que quel que soit le support, les manipulations de l’information sont fréquentes.
Sans images, pas d’émotions. Et il est très facile de manipuler le grand public en jouant sur ses réactions émotionnelles.
Une photo ou une vidéo ne reflète pas un événement, mais un instant précis et souvent choisi. De plus, les photomontages et les trucages, s’ils ne modifient pas l’Histoire, peuvent concourir à manipuler l’opinion publique.

L’image « émotion »

 

Il peut y avoir plusieurs motifs pour susciter une forte réaction émotionnelle chez le spectateur ou l’internaute.

Certaines images s’apparentent à du voyeurisme malsain. Ces images-là valent malheureusement souvent de l’or.
L’objectif de la diffusion de ce type d’images est simple : faire de l’argent.

Ce sont toujours des images qui se rapportent à des évènements tragiques.

Parmi les images les plus malsaines qui ont été diffusées, on peut citer l’agonie de la petite Omayra en 1985. Âgée de 12 ans, l’enfant était prise au piège par un torrent de boue provoqué par l’éruption du Nevado del Ruiz en Colombie.
Son calvaire a duré 60 heures et a été filmé en direct. Sa mort ne nous a pas été épargnée.
Paris Match a eu beau se justifier en titrant : « Sans elle, les 22 000 morts de Colombie ne seraient que statistiques », il n’y a aucun doute que le scoop à tout prix a largement pris le pas sur la décence.

Dans un autre registre, on peut également citer les images-chocs diffusées au journal télévisé en 1989 après l’exécution des époux Ceausescu.
On a eu le droit à un gros plan sur les deux cadavres ensanglantés comme si le fait d’annoncer leur exécution ne suffisait pas.

Execution des époux Ceausescu

Exécution des époux Ceausescu. (Capture d'écran de la vidéo)

Dans la foulée, on nous a montré le charnier de Timisoara. Ces victimes de Ceausescu étaient en réalité décédées dans un hôpital de mort naturelle.

Mais, l’argent n’est pas toujours le seul motif. Certaines images, prises presque par hasard, font subitement le tour du monde tant leur symbolisme est puissant.

Sous cette rubrique, on trouve la célèbre photo de Tiananmen prise en 1989. Un homme semble affronter, à lui tout seul, toute l’armée chinoise.
On en oublierait presque que la révolte étudiante a été réprimée dans le sang.

Tiananmen

Un étudiant qui arrête seul une colonne de chars. Cette photo a fait le tour du monde. © Jeff Widener Associated Press

La photo de l’explosion de la navette Challenger en 1986 a provoqué une très vive émotion aux États-Unis. Une jeune enseignante faisait partie de l’équipage qui comprenait six autres astronautes.
Ces morts, en direct, ont été pour les Américains ressentis comme une véritable remise en cause de leur technologie.
La tragédie a d’ailleurs eu des conséquences pour la NASA avec notamment une remise en cause du budget annuel et des vols habités.

Explosion de la navette Challenger

Explosion de la navette Challenger. © Nasa

Les images-chocs peuvent également détourner l’attention du public du vrai danger.

En 1986, l’accident nucléaire de Tchernobyl a fait la Une de tous les journaux. Cependant, à l’époque, journalistes et photographes nous ont uniquement montré des victimes tel ce pompier chauve qui avait perdu ses cheveux dans la semaine suivant l’explosion.
L’opinion publique était effrayée.

Les différents gouvernements n’ont pas hésité à mentir à l’opinion publique. En France, le nuage toxique avait eu la bonne idée de s’arrêter à la frontière.
On sait très bien aujourd’hui que le nuage a traversé la France, contaminant les cultures, les hommes et les animaux au passage.

On peut affirmer dans ce cas précis que l’information a été largement tronquée et manipulée.

Image et magnificence

Les hommes qui font l’Histoire ont toujours tendance à magnifier leur mémoire. Les tableaux anciens n’ont pas été peints pour traduire la réalité, mais pour exalter un moment précis. Ils sont porteurs d’un fort symbolisme.
L’objectif est d’imprégner notre mémoire et non de retranscrire avec réalisme un événement.

Jacques Louis David a porté le titre de « Premier Peintre de l'Empereur ». On lui doit plusieurs tableaux qui sont éloignés de la réalité, mais qui symbolisent parfaitement la légende napoléonienne.

Le tableau intitulé « Sacre de l'Empereur Napoléon Ier » représente le couronnement du 2 décembre 1804 dans la cathédrale Notre-Dame de Paris.
Cette grandiose composition est truffée d’inexactitudes, mais retranscrit parfaitement toute la magie du moment.
La mère de Napoléon Ier, absente lors de la cérémonie, trône au premier plan de la tribune.

Sacre de l'Empereur Napoléon Ier

Sacre de l'Empereur Napoléon Ier. DAVID Jacques Louis (1748-1825). Paris, Musée du Louvre

Dans le tableau intitulé « Bonaparte au col du Grand-Saint-Bernard », David idéalise un événement qui permet d’identifier Bonaparte aux plus grands conquérants.
Bonaparte a bien franchi ce col, mais à dos de mulet et il était habillé d’une simple redingote grise.

 Bonaparte au col du Grand-Saint-Bernard

Bonaparte au col du Grand-Saint-Bernard. DAVID Jacques Louis. Musée national du château de Malmaison

Les personnalités contemporaines sont également idéalisées, mais de façon beaucoup plus prosaïque.
Il est vrai que nous manquons cruellement de héros et de conquérants.

Faute de grands hommes à idéaliser, nous nous contentons de petites retouches.

Par exemple, une photo du Président Obama a été récemment retouchée.
Il se baignait et portait un maillot de bain noir. Jugé peu esthétique, le maillot est devenu rouge.

Les portraits officiels des dirigeants sont souvent retouchés pour une question d’esthétisme. Il est important, pour des raisons d’électorat, de toujours les présenter à leur avantage.
Un exemple amusant de ces retouches concerne Mikhaïl Gorbatchev.

Gorbachev

3 photos officielles de Mikhaïl Gorbatchev. La tache de vin est absente sur la 1re, estompée sur la 2e et sans retouche sur la 3e. (Library of Congress)

Ce dernier a une tache de vin sur le crâne. On peut constater que sur les premiers portraits officiels, la tache est soit absente, soit très estompée.
Puis, après la mise en place de la glasnost (politique de transparence), la tache réapparait sur les portraits.

Photos et vidéos truquées ou retouchées

Rien de plus facile que de faire un photomontage. Les photos et vidéos truquées servent bien évidemment à manipuler le public, à alimenter une propagande ou parfois tout simplement à s’enrichir.
La quête de popularité est parfois le seul motif.

Les régimes totalitaires ont souvent cru qu’il suffisait de truquer les photos pour changer l’Histoire.
Plusieurs personnages, devenus gênants, ont disparu des clichés. Parmi ces manipulations photographiques célèbres, on trouve la photo de Lénine qui harangue la foule en 1919. Initialement, Trotski était présent.
Accusé de trahison par Staline en 1929, il a été purement et simplement effacé du cliché.

Lénine

Photo originale et photo truquée de Lénine en 1919

En août 2009, nous avons pu assister à la visite de Luc Chatel, ministre de l’Éducation, dans un Intermarché de Villeneuve-le-Roy.
Ce même mois, la propagande allait bon train concernant la soi-disant baisse des prix pour la rentrée scolaire.
France Inter a dénoncé la supercherie de cette visite. Les clientes qui louaient avec le sourire cette baisse étaient en réalité des militantes de l’UMP.

L’image manipulatrice

L’image est souvent là pour que nos émotions se substituent à la réflexion. Et c’est d’ailleurs bien ce qui la rend dangereuse.

Lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques à Beijing en 2008, la petite Yang Peiyi qui possède une voix d’or a été remplacée par une autre fillette au visage jugé plus gracieux.
Lin Miaoke chante en play-back.

Image manipulatrice

Yang Peiyi a été remplacée par Lin Miaoke . Photographs: AFP/ AP

Dans un registre beaucoup plus macabre, les téléspectateurs brésiliens ont eu droit aux cadavres en « prime time » avec Canal Livre.
L’animateur de cette sordide émission, Wallace Souza, a été accusé d’avoir lui-même commandité les crimes qu’il dénonçait avec tant de vigueur à la télévision.
Ancien policier, ce justicier d’opérette a utilisé la popularité de son émission à des fins politiques.
Grâce à cette popularité, il a été élu député.

Wallace Souza

Crime filmé par Wallace Souza qui commanditait les meurtres pour alimenter son émission (Capture d'écran des actualités)

Wallace Souza a été, en octobre 2009, inculpé de meurtres et de trafic de drogue notamment.

En août 2009, aux actualités, nous avons pu voir François Fillon à Saint-Michel-en-Grève, en Bretagne.
Peu de temps avant, un cavalier avait été gravement intoxiqué sur cette plage et son cheval tué en quelques minutes.
Les algues vertes venaient de faire de nouvelles victimes. En 2008, ce sont deux chiens qui sont morts intoxiqués.
Devant de nombreux journalistes, le Premier ministre a annoncé que l’État prendrait en charge le nettoyage des plages.
Affaire réglée.
Malheureusement, rien n’a été résolu malgré ces belles images destinées à montrer que le gouvernement est sur tous les fronts. Cette pollution dure maintenant depuis 30 ans.

Il ne sert à rien de nettoyer les plages si on ne s’attaque pas à la cause du problème : les porcheries industrielles et la production de légumes.
Mais, en ces temps de crise économique, on n’imagine très mal le gouvernement annoncer la fermeture des porcheries et réformer en profondeur l’agriculture bretonne.
Cela impliquerait de mettre en péril des emplois.

Les exemples sont beaucoup trop nombreux pour être tous cités.

Le choc des photos sans le poids des mots

Entre la télévision, les magazines et Internet, nous sommes littéralement agressés en permanence par les images.
Le succès du site Twitter s’inscrit parfaitement dans cette mode de notre « civilisation de l’image ».

Tout doit être montré et dit quelles qu’en soient les conséquences. Le plus important est d’être le premier. Cette course folle à l’Audimat, à la popularité et au scoop  ne permet aucune analyse réfléchie de l’information. Twitter permet aux utilisateurs de bloguer grâce à des messages courts qui ne doivent pas dépasser 140 caractères. Le slogan de Twitter « Keep it Simple & Stupid » c'est-à-dire « “Fais simple et stupide” résume bien toute la philosophie du site. Je sais bien que la simplicité dans la conception est parfois judicieuse, mais je doute que cette philosophie soit adaptée à l'information.

Consciemment ou inconsciemment, nous sommes manipulés en permanence. L’homme a-t-il vraiment besoin de voir pour ressentir ou ce besoin a t-il été créé artificiellement ?
L’image-choc est-elle informative ou se réduit-elle à un voyeurisme malsain ?

Si je vous dis que dans le monde entier, des millions d’animaux de ferme sont victimes de véritables atrocités au nom de la société de consommation, vous lisez la phrase pour rapidement penser au foie gras qu’il ne faut pas oublier d’acheter pour le jour de l’An.
La photo ci-dessous est sans doute beaucoup plus parlante.
Je vous souhaite au passage un bon appétit. Rien de tel qu’un peu de vomi mélangé à de la graisse pour commencer un repas.

Oie gavée qui vomit

L'oie gavée vomit le trop-plein de nourriture. © Farm Sanctuary

Mais, cette photo ne sert à rien sans une analyse sérieuse du problème. Dans ce cas précis, il ne s’agit pas simplement d’interdire l’élevage industriel, mais de réformer toute la structure de l’élevage, en tenant compte du facteur humain et du bien-être animal.

L’année dernière, aux actualités, certains ont été horrifiés de voir des pêcheurs japonais massacrer des dauphins à coup de crocs en acier.
Ces images-chocs en ont ému beaucoup, mais à quoi ont-elles servi ? Le massacre annuel continue.

Massacre des dauphins

Massacre des dauphins par le Japon (capture d'écran vidéo YouTube)

Trop de médiatisation empêche la réflexion. Je suis personnellement engagée depuis fort longtemps dans un combat qui paraît parfois bien vain.
Le massacre du vivant, sous toutes ses formes, m’afflige, mais les bonnes intentions ne suffisent pas à résoudre des situations souvent complexes.
En effet, chaque décision a des conséquences sociales et économiques.

Les images sont un bon support, mais ne doivent en aucun cas se substituer à l’analyse, qui elle, doit être sereine et expurgée de tout sentimentalisme excessif.

Ceux qui nous gouvernent ont la responsabilité d’entreprendre cette réflexion, loin des pressions médiatiques. Médias et politiques sont passés maîtres dans l’art de la manipulation, mais au final, on constate que toute cette information “paillette” est bien plus nocive que constructive.

Espérons que le 21e siècle verra l'avènement d’une “civilisation réflexion”.

V. Battaglia (28.12.2009)

Liens

The American Museum of Photography
Photomontage d'Eugène Appert intitulé "Crimes de la Commune"
Site de Farm Sanctuary
Beijing OlympicsOlympics: Child singer revealed as fake. guardian.co.uk
Massacre des dauphins par le Japon
Article sur Wallace Souza. MailOnline
Supercherie au supermarché. Liberation.fr
Bretagne: les algues vertes mortelles pour l'homme. Geo Environnement

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