L’Afrique noire a toujours regorgé
de sociétés secrètes. Parmi
les plus célèbres, celle des hommes-léopards
a fait régner la terreur de Guinée
jusqu’à l’ex-Congo belge.
Une vague de crimes sanglants
De 1933 à 1934, l’administration
coloniale du Congo alors belge enquêta sur
une série impressionnante de morts suspectes.
Les cadavres, du moins ceux que l’on retrouvait,
présentaient tous de profondes blessures
à la gorge et, sur le reste du corps, de
sillons sanglants.
Ces blessures donnaient à penser que le
meurtre était l’œuvre d’un
fauve. Les empreintes repérées au
sol, autour des victimes, tendaient à corroborer
cette hypothèse.
Mais, un examen plus approfondi révéla
bientôt que tous ces crimes avaient été
perpétrés par de faux félins.
C’était l’œuvre des hommes-léopards.
Ce n’était pas la première fois
que des assassinats camouflés de la sorte étaient
commis. Mais, durant ces deux années, ils atteignirent
dans cette région des proportions incroyables.
Plusieurs centaines de corps lacérés
et atrocement mutilés seront retrouvés.
Les populations locales refusent de collaborer avec
les autorités coloniales de crainte de représailles.
Illustration qui entretient
des clichés sur l'Afrique méconnue
Dès 1921, des rapports de police avaient été
rédigés sur des meurtres mystérieux
perpétrés par les Wahokohoko ou hommes-léopards.
Après de longs mois d’efforts, des suspects
sont arrêtés et pendus en place publique.
Initiation des hommes-léopards
Les massacres de 1933-1934 sont liés à
la rivalité entre deux populations : les Bapakombe
et les Wanande.
Les premiers reprochaient aux seconds d’envahir
leur territoire.
Photo de 1908 des membres
d'une tribu au Congo belge
Cette société criminelle tire ses origines
d’une secte initiatique existant dans un grand
nombre de tribus vivant entre le Congo-Zaïre
et la Guinée.
Ce n’était pas de manière délibérée
que les jeunes hommes entraient dans la secte. Ils
étaient désignés par les anciens
et ne pouvaient se soustraire à leur ordre.
Leur initiation commençait juste après
la circoncision. Ils devaient alors abandonner leur
famille et se rendre dans un endroit isolé,
forêt ou îlot.
Là, pendant de longs mois, le néophyte
était soumis à des épreuves très
pénibles comme porter un tronc d’arbre
d’un poids égal à celui d’un
homme adulte et à courir avec ce fardeau. Il
s’agissait en fait d’acquérir la
souplesse et la vigueur d’une panthère
quand elle transporte une grosse proie.
L’exercice était non seulement harassant
mais aussi très dangereux. Pendant que le jeune
garçon se livrait à l’exercice,
les autres lançaient des javelots comme ils
l’auraient fait sur un fauve en fuite.
Si le candidat était blessé ou tué,
nul ne s’en souciait. Cela prouvait simplement
qu’il n’était pas digne de devenir
un homme-léopard.
Si le candidat réussissait toutes les épreuves,
on lui apprenait alors à imiter parfaitement
les cris des félins et à sa servir de
ses armes d’assassin.
Vengeance et crime
Les armes de l’homme-léopard étaient
un couteau à forme spéciale et une petite
fourche métallique imitant les griffes acérées
d’une patte de panthère.
Pour commettre un crime, il mettait un masque, se
peignait le corps ou revêtait une peau de panthère.
Modèles de griffes
d'hommes-léopards
Il ne choisissait pas sa victime. Les anciens la
lui désignaient. Très souvent, c’était
un proche parent qui servait de première victime.
Ce test monstrueux permettait de juger de la valeur
de l’initié.
Au bout de quelques années, ils étaient
conditionnés à commettre les pires atrocités.
Un pouvoir politique
Dans l’Afrique précoloniale, les sociétés
secrètes criminelles sont nombreuses : hommes-lions,
hommes-caïmans, hommes-léopards….
Ces sectes jouaient le rôle de structures judiciaires
aux mains des chefs et des sorciers. Tous les différends
se réglaient par leur intermédiaire.
La pratique de la vengeance rituelle a duré
officiellement jusqu’au début des années
1950. Mais, des faits similaires ont été
rapportés en 1964 dans une région du
Congo-Brazzaville.
Les Bayakas, une ethnie qui vit dans la forêt,
croient que l’être humain est constitué
d’un corps, d’une âme et d’un
double, c’est-à-dire d’un esprit.
Celui-ci survit à la mort du corps et de l’âme
et peut aller habiter n’importe quelle autre
créature vivante.
Mais, lorsqu’il veut se venger, c’est
en général la forme d’une panthère
qu’il revêt. On comprend comment les sociétés
secrètes à vocation criminelle ont su
profiter de ces croyances.
Ces mêmes sociétés avaient un
fétiche redoutable : une marmite, qu’ils
appelaient également panthère.
La marmite contenait des feuilles imbibées
de sang des victimes humaines qu’on y avait
fait cuire pour les manger. Et la marmite était
sensée posséder des pouvoirs magiques.
Chaque chef d’un groupe d’hommes-léopards
en possédait une et veillait à accroître
régulièrement la prétendue puissance
de son fétiche.
Chaque nouvel initié ne pouvait voir cette
marmite qu’en échange d’une victime.
On peut dire sans mauvais humour que pour être
membre à part entière, il fallait «
faire bouillir la marmite ».
Une chose est sure, le sacrifice humain n’est
pas une légende. Le pauvre malheureux était
ligoté puis on lui tranchait la gorge. Le sang
était recueilli dans la marmite et distribué
à l’assistance.
La cérémonie se terminait par un festin
au cours duquel on dévorait à moitié
cuits, la langue, le cœur, le foie, les poumons
et le bras droit su supplicié.
Accessoires de l'homme-léopard:
une cagoule en écorce battue et peinte, un
bâton à empreinte de panthère
Comme chez toutes les civilisations qui ont pratiqué
le sacrifice rituel, l’offrande d’une
vie humaine constitue à la fois un acte d’humilité
envers les puissances occultes, et un moyen, pour
les sacrificateurs, de se purifier tout en acquérant
une force nouvelle.
La totalité des sociétés secrètes
d’hommes-léopards qui ont sévi
en Afrique reposaient sur ces bases magico-religieuses.
La colonisation n’a fait que renforcer leur
pouvoir. Ils devinrent les suppôts du pouvoir
coutumier face à l’autorité des
Blancs, ignorants des traditions locales.
Peu à peu, ces sociétés secrètes
se sont transformées en organisations destinées
à faire régner la terreur politique.
Le message était clair : »la vraie autorité
demeurait celle des Noirs ».
Ce n’est pas un hasard si certains révolutionnaires
américains, en lutte contre la ségrégation
raciale et l’hégémonie «
blanche » qui règne aux Etats-Unis, ont
choisi pour emblème la « black panther
» (panthère noire).
Les animaux sauvages se trouvent souvent impliqués
dans de sordides affaires qui ne concernent que les
hommes.