Malaises
et accidents à répétition
Mrs.
Hilary Bacon fut une des premières victimes.
Elle commença à se sentir mal après
quelques heures passées dans la maison
de Fishpond où elle venait de s'installer
en 1973. Ses yeux lui faisaient mal, elle perdit
la voix et se sentit complètement épuisée,
faits qu'elle attribua au déménagement.
Mais les choses empirèrent. Elle souffrit
de migraines soudaines et de bouffées de
tension nerveuse suivies de dépression
ou d'irritabilité.
Elle dormait mal, se réveillant souvent
au milieu de la nuit en sursaut. Puis, un beau
jour, elle subit une expérience des plus
alarmantes.
«J'étais sortie pour biner les brocolis
et, en me baissant, j'eus une sensation tout à
fait extraordinaire. C'était comme si toute
la lumière virait au noir. Je perdis complètement
le sens de l'orientation, je ne savais plus où
j'étais ni où étaient les
brocolis. Ce n'était pas un évanouissement,
mais quelque chose de tout à fait différent
et plutôt effrayant. »
Elle apprit bientôt que d'autres villageois
avaient éprouvé les mêmes
alarmes, également sans pouvoir se l'expliquer.
Un
ouvrier agricole s'était retrouvé
dans le noir au sommet d'un char de foin en marche.
Son propre fils avait lui aussi perdu conscience
en roulant en scooter. Il ne fut pas blessé,
mais un autre motard s'était cassé
plusieurs côtes dans un accident à
la suite d'une perte soudaine de la vision et
de l'orientation.

Village de
Fishpond traversé par les lignes à
haute tension
Il
ne fallut pas longtemps aux habitants de Fishpond
pour suspecter que les incidents avaient quelque
chose à voir avec leur entourage familier
: un rang de pylônes traversant la vallée
en charriant des lignes électriques de
400 kilovolts droit au-dessus de leurs têtes.
Les lignes, dont la construction avait commencé
en 1965, avait tout de suite causé des
problèmes : elles faisaient entendre un
gémissement agaçant dès qu'il
y avait un peu de vent, et des étincelles
bleues ou rouges y apparaissaient quelquefois.
Une vache avait été tuée
et un taureau grièvement brûlé
par un « flash », sorte d'éclair
artificiel produit par les lignes. Il y eut également
une victime humaine : un fermier, convoyant des
tuyaux brisés par le gel, fut électrocuté
quand l'électricité jaillit des
fils jusqu'aux tuyaux et se concentra dans son
corps.
L'investigation
d'Hilary Bacon
Les
habitants de Fishpond Bottom pensaient déjà
que ces lignes étaient hideuses et nocives,
mais pas forcément au point d'exercer une
influence permanente sur ceux qui vivaient auprès.
Puis Eustache et Kathleen Yeomans, un retraité
du bâtiment et sa femme, furent alertés
par cette possibilité. Ils réalisèrent
soudain que trop de leurs voisins tombaient malades
ou étaient victimes d'accidents mystérieux.
Avec l'aide d'Hilary Bacon, le couple commença
à investiguer.
Ils apprirent bientôt qu'une ligne à
haute tension fait plus que charrier l'électricité
de la centrale jusqu'aux consommateurs, elle crée
aussi un champ électromagnétique
tout au long de son parcours. La force du champ
fluctue rapidement, montant et baissant alternativement.
Quand le champ est à son point culminant,
il crée une ionisation positive des molécules
d'air environnantes.
Quand le vent souffle, la ligne entière
bouge, ce qui amène le champ oscillant
à des fréquences extrêmement
basses (en anglais E.L.F.) et fait aussi "
chanter "les fils comme des cordes de piano
monstrueuses, à l'extrémité
la plus basse du champ acoustique.

Le village de Fishpond
au 19e siècle, peint par Camille Pissarro
Les gens de Fishpond étaient exposés
inconsciemment à trois facteurs au moins,
tous connus pour être potentiellement dangereux
: la ionisation positive de l'air, les sons à
basse fréquence et le champ magnétique
E.L.F. Le bureau central de l'énergie électrique
(C.E.G.B.) récusa la validité des
recherches d'Hilary Bacon, bien qu'elle eût
amassé une copieuse littérature
scientifique pour étayer ses dires.
A un
meeting public tenu à Fishpond Bottom en
1976 à la demande du député,
Jim Spicer, sept officiels de la C.E.G.B. intervinrent
pour dire qu'il n'y avait aucune preuve que les
lignes à haute tension puissent nuire à
quiconque. « Ils nous ont traités
comme des enfants », dit plus tard un habitant
de Fishpond, dégoûté.
La
Vie sous les lignes à haute tension
Le
premier d'une série de savants indépendants
à prendre un intérêt sérieux
et compatissant aux ennuis des villageois fut
le professeur John G. Taylor du King's College
de Londres. Il questionna 21 personnes sur les
28 qui vivaient à moins de 100 m des lignes,
et recueillit un vaste ensemble de symptômes
dont certains avaient été assez
graves pour nécessiter le traitement des
spécialistes.
Parmi ces symptômes, on trouvait la dépression,
des troubles cardiaques et urogénitaux,
des éruptions cutanées, des palpitations
cardiaques et des malaises généralisés,
spécialement par temps humide ou venteux.
« C'est comme d'être pris dans un
filet », dit
un des résidents à Taylor.
Un autre dit qu'il lui semblait parfois «
qu'il y avait un mur entre ses pensées
et lui ». Le professeur Taylor nota que
quelques-uns de ces symptômes étaient
identiques à ceux causés par une
excessive ionisation de l'air et, dans un article
intitulé La Vie sous les lignes à
haute tension, paru dans Psychoenergetic systems
(1979), il évoqua la nécessité
d'une étude à long terme du cas
Fishpond.
Sa suggestion resta sans effet, et, finalement,
Eustache et Kathleen Yeomans décidèrent
qu'ils en avaient assez fait. Ils vendirent leur
maison à un ingénieur électricien,
en lui expliquant bien franchement pourquoi ils
partaient. L'ingénieur démentit
leurs craintes comme ridicules. Deux ans après,
il mourut d'une crise cardiaque soudaine.
Le
cauchemar continue
Les
Yeomans étaient à peine installés
dans leur nouvelle maison de Cotswold quand ils
apprirent que la C.E.G.B. envisageait de construire
une ligne à haute tension de 400 kilovolts
qui passerait près de plusieurs maisons
du village d'Innsworth.
Bien
que non concernés eux-mêmes, ils
se sentirent obligés d'avertir les gens
d'Innsworth de ce qui se tramait. En conséquence
de quoi, une enquête publique fut lancée
en 1978 et attira l'attention des médias.
Des rapports survinrent de tous les coins de la
Grande-Bretagne, indiquant que les gens de Fishpond
n'étaient pas les seuls dans leur cas.
L'évidence que les lignes à haute
tension pouvaient être mauvaises pour la
santé commença à faire son
chemin aussi bien dans la littérature scientifique
que dans la presse populaire fort intéressée
par cette affaire.
En
1980, l'Association d'études sur l'inégalité
dans la santé publia ses conclusions sur
le pourcentage de morts par milliers d'hommes
de quinze à soixante-quatre ans dans 24
différents environnements. Le taux le plus
bas fut parmi les professeurs d'universités
- à 2,87 - et le plus haut - près
de dix fois plus, puisque le chiffre était
19,04 - parmi les ingénieurs en électricité.
Vers la même époque, la compagnie
d'assurance maladie privée BUPA trouva,
après avoir étudié 540 électriciens,
qu'un tiers d'entre eux avaient des chances plus
ou moins grandes d'avoir des maladies de coeur
dans un futur proche. Ceci fut plus de deux fois
le taux que l'on attendait.
Cette
évidence toute neuve que la vie sous les
lignes à haute tension pouvait avoir des
conséquences fatales intéressa au
plus point les villageois de Fishpond.
Suicide
et électricité
En
1981, le docteur F. Stephen Perry, généraliste
d'Albrighton dans le Staffordshire, et trois collègues
américains relatèrent dans Health
Physics, le journal officiel de la Société
d'étude la santé, qu'ils avaient
trouvé une corrélation significative
entre le suicide et l'électrité
à haut voltage :
« D'une manière
très nette, il survient plus de suicides
qu'ailleurs dans les zones à champ magnétique
plus élevé. » Leur découverte,
inquiétante et controversée, fut
plus tard contrôlée par des savants
de l'université de Salford, et pleinement
confirmée.
Des
chercheurs indépendants intéressés
par les effets dangereux des lignes à haute
tension continuent à visiter Fishpond,
en dépit des démentis réguliers
des officiels de la C.E.G.B., qui continuent à
soutenir que ces effets n'existent pas. Le docteur
Hawkins de l'université du Surrey découvrit
que l'endroit était très proche
de l'exemple d'ionisation positive maximale. «
Des vents à ras du sol, dit-il, peuvent,
en théorie, produire d'énormes quantités
d'ions positifs dont on sait qu'ils ont une importance
biologique, bien que le processus demeure obscur.
Selon lui : « Il y a une très forte
évidence scientifique que les symptômes
relatés par les gens de Fishpond soient
causés, ou tout au moins aggravés,
par les lignes à haute tension qui les
dominent. » Le docteur David Smith,
du collège universitaire des Galles du
Nord, fit plusieurs visites à Fishpond
en 1980, à ses frais, pour mesurer les
champs magnétiques et électriques
locaux.
Il découvrit que le second était
acceptable dans certaines limites, mais que, pour
le champ magnétique, mesuré en microgauss,
c'était une autre histoire. A l'intérieur
et aux alentours de la maison d'Hilary Bacon,
on trouvait 1 000 microgauss, ce qui fut noté
comme « très haut » par le
docteur Perry. Et ces taux magnétiques
étaient huit fois plus élevés
dans le jardin, sous les lignes, qu'à l'intérieur.
L'électricité est-elle bonne ou
mauvaise pour les humains ?
L'électricté
est-elle nocive pour l'homme ?
Les
faits semblent contradictoires. Un praticien de
médecine douce, Harry Oldfield, explique
comment on peut l'utiliser avec un succès
apparent pour diagnostiquer et traiter un certain
nombre d'af fections. Mais un nombre croissant
de chercheurs - sans parler de la population de
Fishpond - sont convaincus que la présence
d'une ligne à haute tension peut être
responsable d'un grand nombre de symptômes,
dont la plupart liés à la tension.
Le docteur Andrew A. Marino, du Centre médical
de l'université de l'État de New
York, à Syracuse (États-Unis), qui
a pris un vif intérêt à l'affaire
de Fishpond, explique les faits ainsi :
«
Les cellules du corps sont en équilibre
avec leur immédiat micro-environnement
électrique. Certains chargements de ce
micro-environnement se traduisent par des informations
transmises aux cellules et capables de contrôler
leur fonction. » Une masse de documents
publiés, dont certains datent des années
cinquante, viennent renforcer cette thèse.
Un
bon nombre de ces documents sont dus à Robert O. Becker. Les
effets observés des champs magnétiques
à fréquence extrêmement basse
varient de l'altération du taux de reproduction
des bactéries jusqu'à des interférences
directes dans le cerveau humain, selon un processus
appelé « bio-entraînement ».
Quelques-uns
des mécanismes impliqués sont graduellement
découverts. Au début des années
soixante-dix, une équipe dirigée
par le docteur W. Ross Adey (maintenant à
l'université de Loma Linda en Californie)
démontra que les champs électromagnétiques
chargés d'E.L.F. influençaient l'évacuation
du calcium par les cellules. Ceci veut dire que
ce processus chimique, qui a d'innombrables effets
biologiques, peut être influencé
par l'électricité produite artificiellement.
Mais de nombreuses questions demeurent sans réponse.
Ces effets dépendent-ils de la fréquence,
du taux de répétition, de l'intensité
du champ ou d'une combinaison des trois ? Ou,
comme le croient certains, surviennent-ils à
la suite de changements soudains de ces paramètres
?
Il
commence à sembler probable que chaque
organe de notre corps - jusqu'à la simple
cellule elle-même - peut répondre
à des stimuli électriques dont nous
sommes rarement conscients, et que quelques-unes
de ces réactions peuvent amener des complications
majeures. Un champ de recherches neuf s'est ouvert,
bien qu'encore peu exploré.
Le système d'un être vivant est électrique
aussi bien que biochimique. Nous avons évolué
au cours des âges dans un océan d'ions
naturels créés dans l'atmosphère,
en général par le Soleil et les
décharges régulières de lumière
qui, dans l'opinion de certains chercheurs, ont
créé la vie sur la Terre aux premiers
âges. Nous commençons seulement à
comprendre quelques-unes des conséquences
de notre interférence récente dans
cet environnement naturel.
Fishpond Bottom est peut-être un cas extrême.
Il semble que la combinaison du site naturel et
de ses apports artificiels - pylônes et
lignes à haute tension - ait créé
un laboratoire en plein air et fait de ses habitants
des cobayes malgré eux, spécialement
pour vingt-huit d'entre eux, qui se trouvent à
proximité des lignes. Ils ont pris part
à une expérience sinistre depuis
1972, attendant avec résignation que quelqu'un
s'occupe enfin de leur cas.
V.B
(24.07.2006)
Source
bibliographique
Inexpliqué.
La Terre et la Vie, p 2490 à 2493
< Enigmes de notre Histoire
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