Prédateur de taille gigantesque, le cachalot (Physeter macrocephalus) possède un appétit pantagruélique.
Sa quête de nourriture l’entraîne
dans de titanesques combats avec le calmar géant.
Après avoir nié leur existence, la
communauté scientifique a bien dû admettre
l’existence de calmars aux proportions inimaginables.
On ne sait d’ailleurs toujours pas où
s’arrête la taille du genre Architeuthis.
Par contre, faute de pouvoir les filmer, les cachalots
sont de bons auxiliaires pour permettre aux experts
d’étudier le calmar géant.
Le calmar géant : invisible et pourtant
nombreux
On sait de façon certaine que la population de calmars géants
du genre Architeuthis est très importante. Depuis que la
chasse au cachalot est réglementée, leur population
a fait l’objet d’études précises.
On estime que le menu d’un cachalot est
constitué à 80% par l’Architeuthis. Le cachalot
peut avaler jusqu’à 200 kilos de nourriture en un seul
repas. Par ses quatre repas quotidiens, il avale une pitance journalière
de près de 2,5 tonnes pour les plus grands spécimens.
On comprend mieux pourquoi le calmar géant est sa proie favorite.
Pour survivre, la population mondiale doit consommer environ 100
millions de tonnes de calmars par an.
Ce serait donc entre 20 et 30 milliards de calmars qui onduleraient
dans l’obscurité des fonds marins.
Sur ce nombre, il y a sûrement plusieurs millions de géants
qui pèsent plusieurs tonnes.
Malgré cette impressionnante estimation, nous ne sommes
certains de leur existence que depuis la fin du 19e siècle
et nous possédons peu de renseignements sur ces créatures.
A la recherche du calmar géant
Malgré la rencontre de l’Alectron avec un calmar géant
en 1861, cet animal n’était toujours pas reconnu. Mais
depuis, de nombreux calmars ont pu être étudiés.
En 1871, on recueillit le cadavre d’un
calmar dont le corps mesurait 4,60 m de long et les bras environ
3 m.
En 1872, on retrouva un calmar échoué
à Terre-Neuve. Il possédait encore l’un de ses
deux bras préhensiles qui mesurait environ 13 m.
En 1873, toujours à Terre Neuve,
quatre pêcheurs ramenèrent un calmar entier qu’ils
avaient trouvé agonisant dans leurs filets. Sa longueur totale
était de 10 m. C’est ce spécimen qui fut baptisé
Architeuthis harveyi.
Jusqu’en 1881, une dizaine de
calmars géants s’échouèrent sur les côtes
de Terre Neuve. Le plus gros avait un corps de 6 m et des bras préhensiles
de 11 m.
A partir de 1881, les échouages cessèrent. On a su
depuis que tous les 80-90 ans environ, certaines branches du courant
du Labrador changent de direction. Un courant glacial perturbe le
métabolisme des calmars qui, affaiblis, s’échouent.
C’est ainsi qu’entre 1964 et 1982, il y eut 15 nouveaux
échouages. La prochaine perturbation est programmée
entre 2040 et 2060.
En février 2002, un calmar géant
a été découvert au Japon, sur les plages de
Kyoto. Il était encore en vie mais pour peu de temps.
Source Internet
En avril 2003, un calmar qualifié
de colossal a été repêché dans les eaux
de l’Antarctique Ce spécimen de Mesonychoteuthis hamiltoni était intact. Cette espèce a été identifiée
en 1925 d’après les restes découverts dans l’estomac
d’un cachalot.
Source Internet
Le cachalot : un auxiliaire précieux
C’est le Prince Albert Ier de Monaco qui fut l’instigateur
d’une étude scientifique sur le rapport proie-prédateur
entre le cachalot et le calmar géant. Cette étude
débuta en 1895.
Il accompagna les baleiniers qui chassaient le cachalot et obtint
l’autorisation de faire examiner le contenu des estomacs et
intestins de nombreux spécimens.
Les précieuses reliques furent analysées par le Professeur
Louis Joubin, célèbre zoologiste de l’époque.
Voilà ce qu’il trouva notamment :
Plusieurs bras d’un calmar armé, Cucioteuthis ungulata,
garnis chacun d’une centaine de griffes acérées
aussi grosses que celles d’un tigre
Plusieurs spécimens d’Histioteuthis ruppelli,
un calmar abyssal au corps couvert d’organes luminescents
Deux nouveaux calmars géants inconnus recouverts d’écailles
que l’on baptisa Lipidoteuthis grimaldii en l’honneur
du Prince. Les écailles étaient en fait des papilles
cornées
Une cinquantaine de becs cornés dépassant les
10 cm de long
La découverte de 5 000 à 7 000 becs de calmars dans
l’estomac d’un seul cachalot n’est pas rare.
Un scientifique qui examine le bec
du calmar repêché en Antarctique (Source Internet)
Un scientifique soviétique compta 28 000 mandibules dans
un seul estomac ! Cela signifie que ce cachalot a englouti 14 000
calmars.
Le cachalot : l’ogre des profondeurs
Comment le cachalot fait-il pour capturer dans les profondeurs
une telle quantité de calmars ? Ces animaux sont pourtant
rapides ; le cachalot, lui, ne dépasse pas les 40 km/h en
surface. De plus, un calmar peut fuir dans n’importe quelle
direction en quelques secondes.
On imagine mal notre géant se contorsionner dans tous les
sens pour attraper sa proie.
Deux théories ont été avancées
:
Les dents en ivoire de la mâchoire inférieure du cachalot
serviraient de leurres. Dans l’obscurité, l’éclat
des dents attirerait les calmars. Le cachalot n’aurait plus
qu’à les aspirer. Cela expliquerait que la plupart
des calmars soit retrouvés intacts dans les estomacs.
Le cachalot peut émettre des ultra et infrasons. Par écholocation,
il repèrerait l’approche d’un banc de calmars.
Il bombarderait alors ses proies d’ultrasons. Etourdis, les
calmars ne pourraient plus fuir.
Cette deuxième théorie s’appuie sur le fait
que des études menées ont prouvé que les cachalots
ayant des dents abîmées, voire une mâchoire brisée,
se nourrissaient autant que les autres.
De plus, on sait que le cachalot peut émettre des ondes sonores
qui créent un champ de haute-pression. Une proie confrontée
à une telle pression est temporairement paralysée.
Son cerveau peut même exploser si elle est de petite taille.
Il ne reste plus au cachalot qu’à attraper la victime
avec ses dents très pointues qui peuvent mesurer jusqu’à
25 cm.
Impressionnante dentition d'un cachalot . By Kyedquest Licence
Les dents ne jouent sûrement pas un grand rôle dans
la chasse au calmar. Il est plus probable que le cachalot utilise
la technique de l’aspirateur. En effet, leurs puissants muscles
cervicaux peuvent créer un fort appel d’eau en contractant
puis relâchant les voies stomacales. Ce procédé
d’aspiration est également utilisé par le narval.
Le cachalot n'a qu'une vue latérale.
Il se fit surtout à son ouïe
Combat entre un cachalot et un calmar
Peu de gens ont pu observer en surface un tel combat. En 1887,
le Prince Albert Ier de Monaco fut témoin de cet incroyable
spectacle.
Alors qu’il faisait route vers les Açores, en plein
Atlantique, des projections d’eau attirèrent les marins.
Ils virent un être colossal dont la tête et le corps
se dressaient au-dessus de l’eau. Mais, le voilier ne put
arriver à temps. Ils ne trouvèrent plus qu’une
tête coupée de calmar.
En 1898, des baleiniers purent assister à un autre combat.
« Un énorme cachalot livrait une lutte à mort
à un gigantesque calmar, presque aussi gros que lui. Les
tentacules l’enlaçaient. Le cachalot avait saisi entre
ses mâchoires le tronc du mollusque et essayait de le scier
en deux. Les yeux immenses du calmar se détachaient sur la
peau livide de la tête.
Les alentours grouillaient de requins qui attendaient l’issue
du combat »
Extrait de La croisière du
cachalot de Franck Bullen
Si le calmar avait emmailloté la tête du cachalot
avec ses tentacules, c’est parce qu’il espérait
pouvoir obturer l’évent. Chez les cachalots, l’évent
se situe un peu à gauche sur la tête, caractéristique
unique chez les cétacés.
Reconstitution d'un combat. By William Hart 2 Licence
Quand il « souffle » en refaisant surface, le jet
de vapeur est propulsé suivant un angle de 45°. Si cet
évent est obstrué, le cachalot peut se noyer donc
il préfèrera lâcher prise.
On sait que ce sont les cachalots qui chassent les calmars et non
l’inverse. Peut-être que seuls les cachalots sont suffisamment
puissants pour venir à bout des calmars géants ? Aucune
trace de blessures n’a été retrouvée
sur d’autres types de cétacés.
Il est vrai que le cachalot macrocéphale mâle est le
géant de la famille. Il peut atteindre 20 m de long pour
un poids de 70 tonnes.
Des calmars gigantesques ?
On a retrouvé des cicatrices aussi grosses qu’une
soupière. Si on applique une règle de proportionnalité,
cela voudrait dire que certains spécimens mesurent entre
45 et 50 m de long !
C’est en tout cas l’avis du Professeur Frederick Aldrich,
l’un des meilleurs spécialistes du genre Architeuthis.
La plus grosse cicatrice circulaire trouvée sur la peau
d’un cachalot mesurait 45 cm de diamètre. Pour certains,
le calmar devait approcher les 66 m.
Difficile d’imaginer un tel monstre !
Certains spécialistes pensent que les géants Architeuthis
seraient des animaux pacifiques et lents. Cela est loin d’être
évident car les calmars de Humboldt (Dosidicus gigas) se
sont montrés dans leur environnement comme des prédateurs
agiles et très agressifs.
Deux attaques de calmars contre des hommes ont été
authentifiées.
Pour imaginer un calmar géant,
il faut penser que son oeil a la taille d'un phare de voiture
L’une s’est déroulée en mars 1941 alors
que le Britannia venait d’être coulé par un sous-marin
allemand.
Cette tragédie s’est passée en plein Atlantique
tropical. A tour de rôle les rescapés montaient sur
un petit radeau car six personnes pouvaient y monter en même
temps.
Les autres se relayaient dans l’eau. Quelque chose de souple
et de glacé vint s’enrouler autour de la jambe de l’un
des naufragés entraînant des souffrances atroces.
La bête lâcha prise aussi rapidement qu’elle avait
attaqué. L’officier en fut quitte pour de vilaines
blessures cutanées. Celles –ci furent examinées
et les experts conclurent à une attaque de calmar.
La nuit précédente, un soldat avait été
arraché du radeau comme un fétu de paille par un «
monstre » inconnu qui l’avait entraîné
dans les profondeurs.
L’autre s’est produite en 1992 alors que l’opérateur
sous-marin Howard Hall et son assistant avaient décidé
de plonger pour filmer les calmars géants sur la côte
Pacifique du Mexique. Heureusement, aucun mort ne fut à déplorer.
Nul ne sait combien d’attaques se sont réellement
produites.
Malgré toute notre technologie, nous ne savons que bien
peu de choses sur les calmars géants qui hantent les profondeurs.
Par contre, avec la miniaturisation des caméras, peut-être
qu’un jour nous pourrons fixer un équipement spécialisé
sur la tête d’un cachalot.
Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de tuer ces superbes
prédateurs pour étudier les calmars.
Je vous laisse imaginer la lutte entre ces deux titans que nous
pourrions vivre en direct.
V.B (15.04.2005)
Bibliographie
Etranges histoires de la mer B.Breed Ed Maritimes 1964. Serpent
de mer et monstres aquatiques Jean-Jacques Barloy 1978. Les monstres
sont vivants Eric Joly-Pierre Affre Grasset 1995