Si certains se demandent si l’enfer existe,
la réponse est oui mais sur Terre. Les garimpeiros,
les chercheurs d’or de la Serra Pelada, l’ont
vécu chaque jour pendant plusieurs années.
Dans cette mine à ciel ouvert, en plein cœur
de l’Amazonie, jusqu’à 50 000
hommes avaient contracté la pire des fièvres
: celle de l’or.
Reporter brésilien, Sebastião Salgado,
a fait connaître dans le monde entier la condition
effroyable de ces hommes-fourmis en 1986 grâce
à de superbes photos.
La fièvre de l’or
Un matin de janvier 1980, Oscar Soares Silva découvre
que l’or n’aime pas les arbres. Petit courtier
en terrains, il prospecte la Serra Pelada (montagne chauve),
une colline dépourvue de végétation,
au sud de l’Amazonie.
Sur le sol, délavé par la pluie, il ramasse
un lourd galet constellé de points brillants et jaunes.
En quelques années, cet homme devient très riche.
Du Brésil tout entier affluent des milliers d’hommes
atteints de la fièvre de l’or et de l’aventure.
Bars et boutiques s’installent autour de l’un
des plus grands gisements du monde. Bientôt, dans ce
nouvel Eldorado, les prostituées vont suivre.
Comme au temps du Far West, les garimpeiros saluent chaque
découverte de métal précieux à
coup de fusil.
Chaque jour, se déroulent des rixes sanglantes, au
point que le gouvernement brésilien doit envoyer des
troupes.
Après l’anarchie du début, le gouvernement
et les investisseurs ont pris les choses en main. Pour un
salaire de misère (250 Francs par mois, à l’époque),
les forçats consentants sont encadrés par des
contrôleurs qui notent le nombre de leurs voyages.
Le territoire appartient à une compagnie, dont l’Etat
brésilien possède 51% des parts. Le gouvernement
comptait effacer la dette brésilienne avec l'or de
Serra Pelada.
Le reste des parts est partagé entre des capitaux privés
et près de 4000 propriétaires de concession
se partagent cet enfer.
Il est décidé afin de maintenir l’ordre
que l’alcool et les femmes sont interdits.
Les damnés du Brésil
Le cratère, qui a remplacé la colline, est
devenu un immense bourbier formé de milliers d’excavations
qui s’échelonnent jusqu’à 80 mètres
de fond.
Dans la cava (mine), les hommes, chargés de sacs de
terre et de caillasses de 50 à 60 kg passent de barranco
(concession de 2 m sur 3) en barranco, en escaladant de rudimentaires
échelles de bois.
Ils travaillent 6 jours sur 7, de septembre à février,
en dehors de la période des pluies.
Ce sont de véritables statues de boue vivantes qui
escaladent en continu ce cratère.
Les trente policiers qui surveillent la mine interviennent
peu car ils savent qu’ils seraient vite submergés
par ces hommes transformés en véritables fauves.
Tous sont galvanisés par le fol espoir d’accéder
un jour à la richesse.
En effet, les patrons organisent des loteries. La règle
veut qu’il leur attribue un sac, parmi les milliers
remontés de la mine, tiré au sort.
Et ce sac peut contenir beaucoup d’or.
En 1981, l'un d'eux sort une pépite de 15 livres et
en 1983, on en trouvera une géante de 137 livres. Ce
genre de découverte n’est pas fait pour calmer
la frénésie des hommes.
Pourtant, les garimpeiros ne sont pas les principaux bénéficiaires
de leur labeur : 84 % de l'or extrait à Serra Pelada
va dans les coffres de 3 % des investisseurs.
La fin d’un rêve
Dès 1984 la question de la fermeture de la mine se
pose. En 1985, la dictature militaire tombe. A Serra Pelada,
le cratère est si grand qu'on ne maîtrise plus
les éboulements. La mine se transforme en un piège
dangereux.
En 1986, les experts estiment qu’il faut remplacer
les hommes et leurs méthodes archaïques par des
machines pour rationaliser l’extraction de l’or.
Mais, personne ne veut de ce progrès et les garimpeiros
en premier. Ils menacent d’ailleurs de faire sauter
le pont du rio Tocantins qui mène à la mine.
Il y a plusieurs morts au cours d’affrontement avec
la police militaire.
Aux alentours de la mine, la forêt est
dévastée, les rivières sont polluées
par le mercure qui, causera d’ailleurs la mort de 1
500 Indiens Yanomamis près d'une autre mine.
En 1986, on a extrait 45 tonnes d'or depuis l’ouverture
de la mine. Selon les experts, il en resterait 140 tonnes
en réserve qui ne seraient accessibles que par des
machines modernes.
En 1990, le président Fernando Collor de Mello décrète
la fermeture de la mine.
Le gouvernement, qui avait attribué 100 hectares
sur les 10 000 de la compagnie Vale do Rio Doce aux garimpeiros,
a repris sa parole en 1984, et les garimpeiros ont dû
attendre dix ans de procédure pour que le Sénat
reconnaisse leurs droits.
Ceux qui ne sont pas partis vers d'autres mines pensent qu'ils
peuvent encore extraire de l’or. Ils ont d’ailleurs
obtenu l'autorisation de rouvrir la mine.
En l’an 2000, le rapport sur les conditions de vie
à la Serra Pelada est effroyable. Il restait alors
environ 6 000 personnes.
« Le cratère est hautement contaminé au
mercure et plus de 100 cas de lèpre ont été
enregistrés, sans compter le paludisme (90 infections
par mois), la dengue, la tuberculose, le sida, les cancers
de la peau et des poumons.
Quant à l'hôpital local, conçu un temps
pour une véritable ville, il est sans moyens et sans
médicaments et ne compte plus que sur le dévouement
de 4 infirmières quasi bénévoles.
"Epoca», Brésil, 9 octobre 2000.