La construction du R 101
Depuis la guerre de 1914-1918, on croit à
l’avenir de la navigation aérienne.
L’Atlantique a déjà été
plusieurs fois traversé. Il y a notamment
eu l’exploit, en 1927, de Charles Lindbergh
qui a réussi cet exploit en solitaire sur
Spirit of Saint Louis.
Malgré tout, on ne croit pas encore à
l’avion. Sur terre comme sur mer, la mode
est aux trains de luxe et aux grands paquebots.
On rêve donc d’un ballon dirigeable
géant et somptueux. Le zeppelin a déjà
fait ses preuves et sur de longues distances.
En 1924, les Britanniques décident de
mettre en chantier une véritable flotte
de dirigeables. Normalement, les prototypes seront
les plus grands dirigeables jamais construits,
pouvant transporter une centaine de passagers,
à la vitesse de 100 km/h.
Le gouvernement travailliste, soumis à
des pressions, commande deux dirigeables. L’un
à une société privée
(Vickers), l’autre à une entreprise
d’Etat.
L’équipe de Vickers s’installe
dans le Yorkshire, tandis que l’équipe
gouvernementale remet en état la base aérienne
de Cardington.
Les deux équipes ne tardent pas à
entrer en compétition. Au lieu de travailler
en commun, chacune garde ses petits « secrets
» de fabrication.
Au lieu de résoudre les problèmes
ensemble, chaque équipe commet des erreurs
et refuse de partager les solutions.
Alors que le dirigeable de Vickers s’est
montré opérationnel lors des essais,
celui de l’équipe gouvernementale
a vu son enveloppe s’ouvrir sur plus de
30 m.
C’est humiliant et même menaçant
pour le gouvernement. En effet, on a déjà
annoncé que seul le plus performant serait
retenu.

Le R 101 lors d'un
essai de vol ( © Mary Evans Picture
Library)
La première destination sera les Indes
et l’on imagine déjà un voyage
triomphal. D’autant plus que le ministre
de l’Air, Lord Thomson, intrigue pour devenir
vice-roi des Indes.
Il doit impérativement être à
Londres à la mi-octobre. Il est donc obligatoire
que le dirigeable prenne l’air tout début
octobre.
L’engin est pourtant loin d’être
opérationnel. Peu importe, le 4 octobre
1930, à 18 h 30, il est prêt à
partir.
Il s’arrache à grand-peine du mât
d’amarrage et une heure et demi plus tard,
il survole Londres.
A 21 h 30, il pénètre dans l’espace
aérien français. Personne, à
bord, ne semble avoir remarqué la basse
altitude de l’appareil. Quand il arrive
près de Beauvais, il n’est qu’à
90 m du sol et le drame ne va pas tarder à
arriver.
Il n’y aura que 6 survivants. Lord Thomson
est mort dans l’accident ainsi que tous
les passagers.
Les 6 survivants sont des membres de l’équipage
dont le témoignage ne sera pas d’une
grande utilité. Aucun ne saura expliquer
les causes du drame.
Le dernier voyage du plus grand
dirigeable du monde
Dans cette nuit du 5 octobre 1930, il pleut sur
la région de Beauvais, dans le nord de
la France. Un braconnier, qui est en train de
poser des collets, entend soudain de curieux bruits
dans le ciel.
En levant la tête, il aperçoit un
grand objet, brillamment éclairé,
qui tombe lentement. L’objet se rapproche
de lui, tandis qu’un vacarme de moteurs
lui déchire les oreilles.
Eugène Rabouille voit enfin le géant
du ciel piquer du nez, tenter de se redresser
et finir par percuter une colline.
En un instant, la colline s’embrase et
il est projeté au sol par l’explosion.
Quand il se relève, il entend de sinistres
hurlements à travers les flammes.
Il voit des silhouettes se débattre pour
tenter d’échapper au brasier.

Des curieux devant
les poutrelles calcinées du R 101 qui était
long de 240 m ( © Popperfoto)
Le dirigeable britannique R 101 avec ses 48 passagers
et hommes d’équipage, vient de disparaître.
Cet accident fera perdre aux Anglais la foi dans
l’avenir de ce mode de transport. Il sera
également l’occasion de très
curieuses manifestations paranormales.
La commission d’enquête rendra les
conclusions suivantes : »La cause exacte
de l’accident serait une soudaine perte
de gaz dans un des sacs avant. Le R 101 n’aurait
pas dû entreprendre ce voyage vers les Indes
et il ne l’a fait que pour des raisons politiques.
»
Mais, la commission a délibérément
choisi d’ignorer un témoignage peu
ordinaire. C’est le témoignage du
capitaine du R 101, H. Carmichael Irwin, lui-même
décédé dans l’accident.
Les morts parlent
Le lendemain de l’accident, quatre personnes
se retrouvent pour une séance de spiritisme.
L’organisateur et financeur est Harry Price,
un riche chercheur passionné de phénomènes
inexpliqués.
Il a invité le célèbre médium
Eileen Garret et un journaliste australien, Ian
Coster ainsi qu’un ami.
Une dactylographe assiste à la séance
au cas où des esprits se manifesteraient.
Harry Price a décidé d’entrer
en relation avec Sir Arthur Conan Doyle, mort
depuis quelques mois, et qu’il connaissait
très bien.
Seulement, la médium est en proie à
une vive agitation et épelle un nom »Irving
» ou « Irwin ».
Le capitaine du R 101 commence alors à
parler par l’intermédiaire du médium
:
« La masse totale du dirigeable était
bien trop importante pour la capacité des
moteurs. Les moteurs étaient trop lourds.
»
Un flot de vocabulaire technique sort de la bouche
du médium :
« La force ascensionnelle totale a été
mal calculée. Il faut en informer le jury……Et
cette idée de gouvernails nouveaux est
complètement folle………Gouvernail
enrayé. Conduites d’huile bouchées.
Ce système extravagant de carbone et d’hydrogène
est totalement stupide….. »
« N’a jamais atteint l’altitude
de croisière……Essais bien trop
courts. Mauvaise injection du carburant. La pompe
à air n’a pas tenu. Mauvais temps
pour un long vol. L’eau stagne au-dessus.
On penche vers l’avant. Impossible de redresser.
Impossible de s’élever. On a failli
toucher les toits à Achy. Plus tard, quand
on fera une enquête, on s’apercevra
que la structure supérieure de l’enveloppe
n’avait pas d’élasticité.
J’ai dû m’y reprendre à
cinq fois pour partir. »
Trois semaines après l’accident,
à la veille du début des travaux
de la commission d’enquête, cette
étrange séance connaîtra une
suite.
Dialogue avec les morts
Le major Villiers connaissait plusieurs des victimes.
Un soir, dans sa chambre, il a l’impression
qu’Irwin, est présent et cherche
à lui parler.
Le lendemain, il parle de son histoire à
un ami, adepte du spiritisme, qui le met en relation
avec Eileen Garett et Harry Price.
De nombreuses séances vont avoir lieu
et un dialogue, selon les témoins, va s’établir
avec plusieurs victimes de la catastrophe.
Villiers pose des questions au capitaine Irwin
par l’intermédiaire du médium.
En voici quelques extraits, pris en note par la
dactylographe.
_ Racontez-moi ce qui s’est passé
samedi et dimanche.
_ Le dirigeable était trop lourd. Plusieurs
tonnes de trop. L’enveloppe et les poutrelles
n’étaient pas assez solides.
_ Commençons au début
_ Avant le départ, je me suis aperçu
qu’il y avait une fuite de gaz….Impossible
de l’arrêter avant le départ.
Les sacs à hydrogène étaient
trop poreux. Le mouvement constant de ces sacs
provoque une augmentation de la pression intérieure
des gaz, ce qui entraîne des fuites…
Je suis allé trouver l’ingénieur
en chef et j’ai compris alors que nous étions
condamnés. A cause des ennuis de gaz, nous
savions que notre seule chance était de
partir à l’heure prévue. Les
prévisions météorologiques
n’étaient pas bonnes.
Nous avons décidé de traverser la
Manche et de nous amarrer au Bourget avant l’arrivée
du mauvais temps.
Harry Price et le major Villiers décidèrent
de soumettre leurs « preuves » à
la commission d’enquête.
Bien sûr, ni elle, ni le ministère
de l’Air n’accepteront de les retenir
au dossier.
Quand le paranormal se heurte
à la politique
Les « preuves » issues du paranormal
étaient suffisamment détaillées
pour aider la commission à mieux comprendre
cette catastrophe et à établir avec
certitude les responsabilités.
Mais, peut-être ne tenait-on pas justement
à ce que toute la lumière soit faite.
D’une certaine manière, peut importe
comment Price et Villiers ont obtenu les détails
de la tragédie. Ce qui est important c’est
que l’on aurait pu juger les responsables.
Or, la commission n’a rendu aucune conclusion
incriminant qui que ce soit.
« Le dirigeable n’aurait pas dû
entreprendre ce vol ». C’est plutôt
vague. Les conclusions de cette commission sont
pleines de réserves et d’incertitudes.
On sait à l’époque qu’il
y a trop d’intérêt en jeu et
trop de réputations à préserver.
Les messages reçus de « l’esprit
» du capitaine Irwin donnent des informations
étonnantes. Mais, peut-on vraiment les
considérer comme des messages venus de
l’au-delà ?
Il y a-t-il eu fraude de la part d’Eileen
Garret, le médium ? Bien sûr, on
peut s’étonner qu’une femme,
surtout à l’époque, ait de
telles connaissances en aéronautique.
Il y a-t-il alors complicité avec Harry
Price ? Lui non plus n’était pas
spécialiste en mécanique aéronautique
ou en pilotage de dirigeable.
Et comment auraient-il pu connaître certains
détails que seul Irwin connaissait ? Par
exemple, le médium a donné une information
sur l’incapacité de l’engin
à atteindre sa vitesse et son altitude
de croisière. « La structure était
entièrement imbibée d’eau
et le nez de l’appareil pointait vers le
bas ».
Enquête sur l’affaire
du R 101
Il y a eut une littérature abondante sur
cette tragédie et surtout les phénomènes
paranormaux s’y rattachant.
Certains ont prétendu que ces messages
pouvaient être le fruit de perceptions télépathiques.
Il faut également souligner que la transcription
des « messages » d’Irwin a été
déclarée conforme aux rapports écrits
par le capitaine.
Seulement l’ingénieur qui a fait
cette déclaration était un spirite
convaincu et non un véritable expert ce
qui rend ses conclusions plus douteuses.

Les restes calcinés
du R 101 ( © Syndication International)
Au cours des années 60, deux experts,
des vrais cette fois, accepteront de se pencher
sur cette histoire. Il s’agit du commandant
Booth, un des pilotes du R 100 (le rival heureux
du R 101), et le commandant Cave-Brown-Cave, associé
de près à la construction du R 101.
Les conclusions des deux hommes sont formelles
: ces messages ne peuvent en aucune manière
provenir d’Irwin.
Pourquoi ?
Booth fait remarquer plusieurs
incohérences :
L’ »esprit » d’Irwin remet
en cause le dispositif de régulation des
gaz, qui lui aurait indiqué qu’il
y avait des fuites. Or, il n’existait rien
de tel à bord du R 101
Les dispositions d’esprit des officiers
du R 101 avant le départ. Comment des navigateurs
de cette valeur auraient accepté de prendre
le départ en sachant que l’appareil
n’était qu’une mauvaise ferraille,
mettant ainsi en péril la vie de leurs
passagers ?
« Irwin » parle de s’amarrer
au Bourget. A l’époque, il n’existait
que quatre aéroports pouvant accueillir
un dirigeable de cette importance. Le Bourget
n’en faisait pas partie.
Il existe de nombreuses autres incohérences.
On pourrait également faire remarquer
que ce médium s’intéressait
beaucoup aux accidents d’avion. 10 jours
avant le drame, elle avait eu la vision d’une
catastrophe imminente.
Au cours des mois qui ont précédé
le drame, la presse a abondamment commenté
tous les détails de l’opération,
en donnant de nombreuses informations techniques.
Tout cela a très bien pu s’imprimer
dans l’inconscient du médium.
On peut donc se demander si ces « messages
» ne proviennent pas en réalité
du subconscient d’Eileen Garret.
Le mystère de la tragédie du R
101 n’a jamais été vraiment
résolu et les manifestations paranormales
n’ont fait que brouiller les pistes.
Même si la participation d’un «
esprit » peut laisser sceptique, une chose
est certaine : il s’est bien passé
quelque chose et des responsabilités n’ont
pas été établies.
V.B (12.05.2006)
Références bibliographiques
Inexpliqué, p. 434 à 437 ; 454
à 457 ; 470 à 471. Chronique du
20e siècle, éditions Chronique
< Paranormal
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